2. Le prodigieux, signe du gratuit
Un deuxième pas est franchi (ce style de genèse, cette description par stades ou par étapes sont cependant hors chronologie), lorsque l'homme archaïque apprend à déterminer le prodigieux comme ce qui s'oppose au système de règles par lequel il cherche à stabiliser sa propre condition, éventuellement à la protéger (car les forces numineuses sont de deux sortes : secourables ou hostiles). Les différents rituels, qu'il s'agisse de rites négatifs (préservation de l'impur), de rites positifs (participation au sacré), voire de rites réglés contre les règles (sorciers et magiciens sont spécialistes de la transgression, mais de la transgression dans les formes), pourvoient à cette régulation. Ils instituent un monde de la loi, de la coutume et de la tradition, qui désarme l'angoisse, procure l'équilibre et commande, en le délimitant, le comportement normal des individus et des groupes.
Malheureusement (ou plutôt, heureusement), aucun réseau d'impératifs, si serré soit-il, ne parvient à prévoir, à régler tous les cas ; l'inquiétude humaine est la plus forte : elle garde en elle quelque chose qui ne peut être ni légalisé, ni ritualisé. Les sociétés archaïques ont beau se conditionner à outrance : toujours subsiste de l'inconditionné, du non-dominé, du non-maîtrisable (même par voie magique, et là est bien la chance de la religion : là où les essais de captation échouent en face de l'inconnaissable, une autre solution sera adoptée, celle de l'oblation, de l'offrande désintéressée). La part de l'inconditionné, de l'irréductible aux règles, à la normalisation, à l'existence ordonnée, voilà ce qui va permettre de définir le prodigieux, voilà ce qui va révéler la puissance dans ce qu'elle a de supranormal, d'extraordinaire. Voilà du même coup ce qui va susciter et exciter le sentiment du gratuit, la conviction que la puissance peut agir hors condition, par-delà les normes et les lois.
Bien entendu, le signe du gratuit, de la pure gratuité ne pourra êtr […]
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