3. Les grandes œuvres
Ainsi rendu à la littérature, Saltykov publia dans les Annales de la Patrie plusieurs contes ésopiques, c'est-à-dire assez allégoriques pour que la censure ne s'abattît pas aussitôt sur la revue : les plus célèbres sont Comment un paysan réussit à nourrir deux généraux (Povest' o tom, kak odin mužik dvukh generalov pokormil) et Les Enfants gâtés (Isporčennye deti), où le jeune Gricha préfigure le dictateur Ougrioum-Bourtchéiev. D'autres cycles de récits ou d'essais paraissent dans la revue, où, sous diverses formes, Saltykov attaque à la fois l'imposture du libéralisme et la brutalité du conservatisme ; il prend aussi la défense de la France écrasée par Bismarck.
Le meilleur cycle satirique s'étend de 1863 à 1874 et se compose de deux groupes étroitement reliés : Messieurs et Mesdames de Pompadour (Pompadury i pompadurši, 1869-1870) et l'Histoire d'une ville (1869-1870). Les « Pompadours » sont ces gouverneurs de province que Saltykov ne connaissait que trop, et qu'il dépeint en de burlesques variations sur le thème fondamental de l'arbitraire qu'ils font tous peser sur leurs administrés. La figure qui domine le cycle entier est celle d'Ougrioum-Bourtchéiev, inspirée par le redouté ministre d'Alexandre Ier, Araktchéiev : un quart de siècle avant Ubu, ce personnage incarne le despotisme obtus et destructeur, d'autant plus redoutable qu'il fascine les habitants de Gloupov et obtient d'eux les marques de la plus abjecte soumission. L'Histoire d'une ville peut être considérée comme l'ouvrage le plus caractéristique et le plus inquiétant de Saltykov.
Sensible aux changements sociaux causés par l'émancipation, Saltykov dénonce ceux qu'il appelle les « rapaces » (khiščniki), spéculateurs et aventuriers de tout acabit profitant à la fois du déclin accéléré de la propriété féodale et de l'essor industriel ; ce sont les Messieurs de Tachkent (Gospoda Taškency, 1869-1872) et les Discours bien intentionnés (Blagonamerennye reči, 1872-1876), ainsi que leurs homologues du monde lit […]
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