4. La tradition et son renouvellement
L'art de Cholokhov se distingue d'abord par un instinct et une science extraordinaires du langage : nous reconnaissons en lui l'héritier de Gogol avec qui il partage le même goût du terme savoureux, de la métaphore suggestive. Les déformations de mots, dues à la prononciation et aux particularités dialectales, rappellent au lecteur étranger les tours de force de Joyce par leur bizarrerie, mais intégrés au milieu vivant de la conversation. Cholokhov conduit de main de maître le dialogue à plusieurs voix, et les discours des Choukar, des Christonia, par leur bonne humeur toute méridionale proche de la verve d'un Sean O'Casey, se terminent le plus souvent en éclats de rire « assez puissants pour faire tomber les glaçons du toit et effrayer les moineaux ». Le chœur de l'épopée antique est remplacé ici par les commérages du village cosaque.
Cette intensité du style découle du relief des personnages extrêmement nombreux et variés (plus de cent dans Le Don paisible). Et, en ce sens, Choukar nous semble le plus typique des héros de Cholokhov : bavard, menteur, mais doté d'un solide bon sens populaire, il atteint dans la solitude de la vieillesse la dimension tragique d'un Falstaff. Pourtant, si la peinture des caractères tourne souvent à la charge caricaturale à la manière d'un Gogol, ou à l'exagération féroce d'un Norris, le grossissement naturaliste n'exclut pas une grande finesse de l'analyse psychologique.
Par la minutie des détails, Cholokhov demeure l'élève de Tolstoï, dont l'exemple lui a donné aussi le sens de l'architecture : dans Le Don paisible – le Guerre et Paix soviétique –, profondeur et analyse ne le cèdent en rien aux beautés de la composition. Le personnage de Grégoire Mélékhov, écartelé entre deux femmes et deux mondes, a une « faille » comme les héros de Shakespeare. Le dénouement pourtant ne vouera pas cet Antoine à la mort, mais à la terre où les vertus du travail pourront lui conserver quelque grandeur.
Car c'est dans le registre pathéti […]
… pour nos abonnés, l'article se prolonge sur 4 pages…



