4. La dimension métaphysique
Ainsi l'écriture, éprouvée comme un bien immense, s'oppose au mal que représentent, pour l'écrivain, la frustration des libertés vitales et les tracas insupportables de la vie soviétique. Dépassant le constat initial de « catastrophe », il aboutit à une première vision, cyclique, de l'histoire humaine, apparentée à celle de Tolstoï dans La Guerre et la Paix. À la fois intuitivement et en émule conscient de Gogol et de Dostoïevski, c'est au Diable qu'il impute les invasions massives et comme planifiées du Mal dans l'histoire. Présence inquiétante dans le sous-texte de toutes ses œuvres, le Diable est montré en pied et en pleine action dans Le Maître et Marguerite. Cela dit, son emprise s'étend au moyen de relais humains qui peuvent être des hommes supérieurs, des inventeurs, ou des réformateurs, les « Faust » des temps modernes ainsi que les plus grands pécheurs : fanatiques comme Caïphe, êtres vénaux comme Judas, lâches comme Pilate. Nouveau Faust, l'écrivain peut être réduit par la peur à désavouer son œuvre et à se détruire : cette tension entre l'hybris faustienne et l'extrême faiblesse humaine l'apparente au Crucifié. La seconde partie du « roman du couchant », écrite dans l'imminence de la mort, témoigne d'une élévation vraiment spirituelle : le « maître » franchit le cap de la mort, communique avec la Lumière grâce à des médiateurs et, surtout, se voit pardonné, ce qui l'autorise à accorder le pardon même à un Pilate.
Exalté par les progrès de la science, ouvert à toutes les cultures, curieux de tous les horizons philosophiques, religieux et mystiques, Boulgakov a exercé l'écriture en vrai « moderniste » des premières décennies du xxe siècle. Il a notamment forgé une écriture du « réemploi », où les morceaux « cassés » préservent leur éclat dans le langage nouveau où ils sont inclus. Dans l'écriture, magnifiée par lui et surchargée de sens, il jouit d'une liberté absolue, et il le manifeste avec une allégresse exubérante qui se communique immédiatement à son lecteur.
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