3. Une écriture libre
À partir du moment où l'existence eut perdu pour Boulgakov son sens et une grande part de son attrait, l'écriture devint sa vraie vie qui débuta, à l'en croire, le 15 février 1920 – date d'une victoire décisive remportée par l'Armée rouge dans le Caucase. Elle fut d'abord pour lui un substitut de la morphine à laquelle il s'était accoutumé en 1917-1918 ; l'écriture de La Garde blanche, puis des Jours des Tourbine le soulagea d'expériences intolérables jusque dans leur souvenir. D'autres tourments sont projetés dans l'écrit avec le même résultat bénéfique : la misère, la promiscuité du logement communautaire, les attaques visant l'écrivain, l'interdiction de voyager ou d'émigrer, la simple peur de disparaître, dans un Goulag ou ailleurs comme tant d'autres. En outre, la distance prise par l'écriture fait du monde soviétique mal supporté un objet de représentation délectable que Boulgakov « monte en spectacles » irrésistibles de drôlerie – dans ses pièces comme dans ses proses –, oscillant naturellement entre le réalisme et l'imaginaire, le fantastique, diabolique ou anti-utopique.
Instrument d'un transfert libérateur, l'écriture lui offre aussi une vie libre et authentique partagée avec la fratrie supratemporelle des créateurs de l'art, écrivains et musiciens surtout, dont « les manuscrits ne brûlent pas ». Boulgakov les introduit dans son propre texte au moyen de citations ouvertes ou cachées, par des imitations, des parodies ludiques. En revanche, il traite férocement et va jusqu'à diaboliser, dans Le Maître et Marguerite, les apparatchiks de la culture soudoyés par l’État pour produire une pseudo-littérature du mensonge, ceux-là même qui l'ont malmené et finalement éliminé de son vivant.
À l'encontre de ceux-ci, Boulgakov ne prétend par pour autant faire prévaloir quelque autre vérité. Au contraire, il présente de manière ambiguë, contradictoire, toutes les doctrines et valeurs à prétention universelle : le progrès, la religion établie, le rationalisme intégral, les certitudes acquises sur le bien et le mal. Tous les choix opérés par Boulgagov, à commencer par l'individualisme subjectif de son écriture, visent à démanteler la pensée unique, et spécialement le programme esthétique du réalisme socialiste.
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