Boulgakov, représentant majeur de la prose et de la dramaturgie russe du xxe siècle, y fait aussi figure d'outsider. Contemporain par l'âge d'un Pasternak, d'un Maïakovski, d'un Mandelstam ou d'une Akhmatova, il ne prend conscience de sa vocation d'écrivain qu'en 1920, après avoir été « délogé » de sa première profession de médecin par la guerre civile. Quand il arrive à Moscou en 1921, il est un débutant obscur, ayant dix ans de retard sur les écrivains de sa génération qui, lorsqu'ils n'ont pas émigré, sont traités avec égards par le jeune État des soviets. Boulgakov entre en littérature par le journalisme satirique en même temps que ses cadets Babel, Kataïev, Ilf et Petrov, dont la culture a été d'emblée révolutionnaire et marxiste, tandis que lui-même était issu d'une intelligentsia provinciale demeurée à l'écart des renouveaux littéraires (symbolisme, acméisme, futurisme) du début du xxe siècle. Inconnu en 1921, il ne fut pas du groupe anti-académiste des Frères de Sérapion fondé cette année-là ; il ne compta pas au nombre des « compagnons de route », dénomination qui protégea un temps les écrivains sympathisants du régime, mais non engagés. Il eut des camarades mais peu d'amis parmi les écrivains et les gens de théâtre : Zamiatine (qui émigra en 1931), Akhmatova (réduite au silence dès 1922) ; il fut protégé par Gorki, avant que celui-ci ne prenne ses distances avec lui en 1933 ; il jalousa Maïakovski (qui se suicida en 1930).
Sa plus grande œuvre, Le Maître et Marguerite, qui fut révélée longtemps après sa mort, en 1966-1967, soutient largement la comparaison avec les romans de Nabokov, régulièrement édités dans l'émigration à partir de 1929, et avec Le Docteur Jivago de Boris Pasternak, paru en Italie en 1957.
1. Une œuvre surveillée, censurée, ensevelie
Né à Kiev, Boulgakov y mène jusqu'en 1916 une vie non exempte de chagrins (la mort de son père en 1907) et de soucis (des amours contrariées, un premier mariage alors qu'il est encore étudiant), mais rétrospective […]
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