3. Les chantiers du prosateur
En même temps qu'il répondait à l'appel du théâtre, Cervantès, au retour de sa captivité, a exploré, avec La Galathée, les voies de la pastorale, dont la vogue avait été inaugurée, trente ans auparavant, par la Diane de Montemayor. Au fil des six livres dont se compose la première partie du roman, la convention bucolique informe les rapports ambigus qui se nouent entre des bergers dont les conduites d'échec expriment tour à tour le désir, l'aversion et l'indifférence. Périodiquement, la narration s'interrompt pour permettre à deux sages, Tirsis et Damon, de faire le procès d'une passion dont eux seuls ont su briser les chaînes. Œuvre d'un épigone encore novice, La Galathée n'en révèle pas moins un constant effort de renouvellement : à travers le débat des amants et le jeu de leurs points de vue s'esquisse déjà la confrontation de la poésie et de l'histoire que réorchestrera plus tard, à une tout autre échelle, le dialogue de Don Quichotte et de Sancho Pança. De son côté, la constance que met Galathée à décourager ses soupirants traduit bien moins le refus stéréotypé de la belle indifférente que la revendication, plus profonde, d'un être qui se veut libre et entend s'affirmer comme sujet. Enfin, les histoires épisodiques qui viennent s'insérer dans la trame du récit principal ouvrent l'Arcadie cervantine sur de plus amples horizons, la cour, la ville, la mer, marqués du signe de la violence et de la mort. Malgré ses deux éditions successives (1585 et 1590), malgré la faveur qui lui sera accordée hors d'Espagne, notamment par Honoré d'Urfé, l'auteur de L'Astrée, La Galathée va demeurer inachevée : soit que Cervantès, qui promettra la suite attendue jusqu'à son dernier souffle, s'en soit tenu au jugement en demi-teinte porté par le curé du Don Quichotte ; soit qu'il ait repris à son compte les propos ironiques de Berganza qui, dans Le Colloque des chiens, se gausse de ces “choses de rêve écrites pour l'amusement des oisifs”.
Cette autocritique imprégnée d'humour explique que C […]
… pour nos abonnés, l'article se prolonge sur 8 pages…



