4. Vers une poétique du corps
Sans doute y a-t-il, dans l'œuvre de Michel de Certeau, un mouvement inverse et réciproque de celui qu'il décèle dans son objet même, le discours mystique, s'il est vrai que ce discours procède d'une position où « le nom est susceptible de construire un corps », entendez le nom de Dieu seul, au prix d'une « satisfaction à souffrir », voire d'une « pensée de la damnation » quasi mélancolique comme chez Surin, qui opèrent une coupure « séparant du signifiant de l'autre l'être-là du corps » (« Mélancolique et/ou mystique : J.-J. Surin », in Analytiques, no 2, oct. 1978). La césure historienne productrice d'un nouveau pensable ne serait-elle pas dès lors l'envers ou l'antidote de cette coupure mélancolique, mortifère, entre le signifiant de l'autre et le corps du sujet ? L'enjeu le plus secret de l'œuvre n'est-il pas de démontrer et démonter « la trahison chrétienne depuis les origines », à savoir le fait que « à la différence du judaïsme le christianisme a instauré un discours (le logos évangélique) qui console de la perte du corps » et où « le Nom se substitue au corps » ? À l'inverse du Nom unique, l'espoir est alors dans le pluriel et, au-delà d'une stase muette qui s'enfonce dans le murmure sans nom, dans la production d'une écriture où le corps rencontre à nouveau l'amour. « Du Nom, issu du rien qu'est devenu le corps, on passe à l'écriture elle-même destinée à redéfinir et constituer l'histoire. » Concluons : « De ce point de vue, l'écriture est simultanément ouverture de passages et construction de corps » (op. cit.). Par suite, au discours mystique se substitue la fable mystique, intégrant à l'énonciation elle-même (« la scène de l'énonciation ») ce rire où Michel de Certeau voyait s'unir Surin et Foucault : « à la fois le mouvement de la perte et celui de l'amour ». « Ouverture à une poétique du corps » : telles s'intitulent les dernières pages de La Fable mystique (t. I). Dans l'espace ouvert de l'écriture, la retrouvaille de l'amour […]
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