2. Une pensée de la marge : possédés et mystiques
On ne s'étonnera pas, dès lors, que Michel de Certeau se soit particulièrement attaché aux aventures singulières – sorcelleries, possessions, parcours mystiques – qui témoignent d'un tel surgissement et désignent, par une « émigration de l'intérieur », les glissements de faille par lesquels l'histoire est poussée en avant, mais aussi incarnent les points de restructuration d'un savoir, d'une topographie culturelle. Il y a là un nœud que l'historien cerne ainsi : « La crise diabolique a la double signification de dévoiler le déséquilibre d'une culture et d'accélérer le processus de sa mutation » (La Possession de Loudun). Or, à travers ces mutations dans l'histoire, Michel de Certeau montre à l'œuvre une mutation dans la pensée de l'histoire, une mutation qui s'identifie à notre pensée même, à l'actualité de notre temps. À travers la rencontre de ces aventures singulières qui se nomment Jean-Joseph Surin, Jeanne des Anges, Thérèse d'Avila, Jean de la Croix ou Labadie, la lecture, en effet, tend de plus en plus à faire surgir et entendre le pluriel, la foule, le murmure. Elle tend, comme à sa limite, vers « ce murmure que l'historien ne parvient pas à faire entrer dans son texte » et qui serait peut-être, aussi, l'origine de l'écriture.
Il est significatif, de ce point de vue, que Michel de Certeau ait privilégié le xviie siècle comme terrain d'investigation. C'est, en effet, dans la culture européenne un moment décisif où tout un soubassement issu du Moyen Âge bascule et où les certitudes politiques et religieuses s'effritent. Une mutation fondamentale s'opère qui a fait « passer une opposition de sa forme archaïque et religieuse (démonologique) à un statut politique (les rébellions) ou psychologique (les maladies mentales) » et « a conduit une société à penser différemment son rapport au monde et à elle-même par la substitution de critères politiques et scientifiques, puis d'un pouvoir de l'homme sur les choses, à la lecture des signes indiquant l'immanence des forces naturelles et surnaturelles » (L'Absent de l'histoire).
Tout le problème pour l'histori […]
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