2. Aux antipodes
En considérant le travail formel comme un moyen de modifier notre conscience des choses, Michel Butor se situait aux antipodes de l'idée convenue de « nouveau roman » et de roman de l'individu. La seconde série romanesque entreprise par Michel Butor, et qui, sous le titre générique Le Génie du lieu, groupe Mobile (1962), Ou (1971), Boomerang (1978), allait rendre ce projet tout à fait évident. Ce qui était préfiguré par Réseau aérien (1962) a pris de l'extension : il s'agit de saisir, imaginairement, la planète. Le bassin méditerranéen, d'où l'Occidental voulut régenter le monde, est une simple oasis. La circularité de la Terre doit nous entraîner à toujours penser le lieu où nous sommes en relation avec ses antipodes. Le projet de Michel Butor implique une curiosité universelle, pour les climats, les modes de vie, les savoirs. Il implique également une sensibilité extrême à la signification des différences. Ainsi l'œuvre se nourrit-elle, certes, des textes littéraires, mais tout autant des annuaires, des catalogues de grands magasins, des textes politiques tenus pour canoniques. Du coup, le personnage romanesque n'est plus au premier plan ; il devient le lieu de croisement d'une multitude de voix, celles des différents groupes auxquels il appartient. Le roman butorien n'élimine pas la notion de psychologie, simplement il ne la considère ni comme première ni comme autonome : elle est un conglomérat de faits de société. Un individu est défini par l'interaction d'une série d'événements (parmi lesquels ceux du langage).
Cette vision amplifiée des choses, ce renversement des idées courantes (la planète explique le territoire individuel ; Babel, la langue maternelle ; l'Autre, ma propre personne), prend, pour se représenter dans le roman, une figure particulière, celle de l'exclu social, l'Égyptien à Paris dans Passage de Milan, les Noirs dans L'Emploi du temps et Degrés. Étant hors du système, ils permettent de le penser. Tel est aussi le devoir de l'écrivain. Il lui […]
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