3. L'art et les signes
Meyer Schapiro interpréta le développement de l'art narratif au xiie siècle avant tout comme l'expression des qualités internes au travail du sculpteur ou à celui de l'enlumineur, liée à la dynamique formelle de l'œuvre, au mouvement et à la fusion dans les ornements. À Silos, dans le cloître de l'abbaye Saint-Dominique, sur un des pilastres, du côté nord ouest, représentant le Doute de l'apôtre Thomas, le récit évangélique est magnifié par l'impulsion élégante des courbes qui animaient l'ensemble de la composition. À la différence d'Otto Pächt (1902-1988), qui voyait dans l'invention du récit l'occasion formelle, inédite pour un artiste, d'aborder un sujet entièrement neuf par rapport à la vision du monde habituelle à son époque, Meyer Schapiro situait l'originalité de l'artiste dans la manière d'agencer les formes entre elles. Plus encore, il était sensible à la pertinence des signes dans le champ plus large du sens donné à l'œuvre : il ne s'agissait pas, pour lui, de proposer une lecture iconographique, de retrouver l'idée directrice de l'œuvre sculptée ou peinte, ainsi que l'avait fait Émile Mâle (1862-1954) dans L'Art religieux du XIIe siècle en France (1922), livre qu'il connaissait bien et citait souvent, mais de voir comment les figures représentées pouvaient être des forces actives à l'origine d'un motif ou d'une séquence entière, des principes de vie.
Dans son texte sur les signes iconiques dans l'art (1966 et 1969 ; traduit en français par J-C. Lebensztejn, dans la revue Critique, Éd. de Minuit, Paris, 1973) ou dans son livre Words, Scripts and Pictures. Semiotics of Visual Language (1973), il devait revenir sur ce moment fondamental pour l'analyse. Il s'y montrait proche de la science du langage, telle qu'elle s'était constituée autour de l'école de Prague (Troubetzkoï, Jakobson) et du cercle de Copenhague, dont Louis Hjelmslev (1899-1965) fut le principal animateur. Intégrant la grammaire historique et la linguistique comparée, il définissait les modes d'existence d'un véritable langage artistique et précisait les conditions de sa description rigoureuse dans deux directions : la formation des signes ; leurs différents degrés de signification. Dans cette approche, Meyer Schapiro, à la façon des linguistes, distinguait deux plans, celui du contenu et celui de l'expression. Ses conceptions, dans ce domaine comme dans les autres, firent école auprès des historiens de l'art, des historiens, des sociologues mais aussi des linguistes.
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