5. Textes à double métrique
Une grande source de confusion entre les métriques syllabiques et de durée réside en ce qu'un texte peut être mesuré de plusieurs manières indépendantes qui en font autant d'objets métriques. Il arrive souvent, en particulier, qu'un texte soit, d'une part, mis en musique et, d'autre part, sur le papier, mis en vers. Le risque de confusion est alors d'autant plus grand que la correspondance entre la structure métrique du chant et celle du poème est étroite.
Un exemple d'ambivalence clair mais méconnu est fourni par l'hymne national français. Les paroles de La Marseillaise sont généralement imprimées, de nos jours, de telle façon qu'elles présentent un contraste singulier entre les couplets, qui seraient des huitains de versification parfaitement classique, et le refrain, qui ressemblerait plutôt à des vers libres, anachroniques sous la plume de Rouget de Lisle : « Aux armes, citoyens ! / Formez vos bataillons ! / Marchons, marchons ! / Qu'un sang impur / Abreuve nos sillons ! » (structure syllabique variable, rimes lacunaires et n'alternant pas en genre). Or il suffit de réduire la répétition du mot « marchons », considéré comme un bis, pour déterrer, sous ces vers libres, ce distique classique d'alexandrins correctement rimés :
Aux armes, citoyens ! formez vos bataillons !
Marchons ! qu'un sang impur abreuve nos sillons !
Il y a donc deux Marseillaises, non simultanément perceptibles, dans « la » Marseillaise : d'une part, un chant (texte doté d'une métrique de durée et d'une structure mélodique), d'autre part, un poème conforme aux conventions graphiques traditionnelles, à métrique syllabique simple et superstructures rimiques classiques (dizains de 8-syllabes conclus par une paire d'alexandrins, comme les strophes de l'Ode à la Reine de Gilbert). C'est une des difficultés de l'analyse métrique que de dissocier, le cas échéant, les diverses structures métriques, plus ou moins étroitement convergentes, auxquelles peut se soumettre un seul et même objet.
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