2. La conquête yiddish
C'est alors que Chalom Jacob Abramovitch accomplit l'inévitable révolution. Rompant avec l'aberrant ostracisme prononcé contre la langue populaire, il se mit à écrire ouvertement en yiddish, nullement pour condamner cette langue, bien au contraire. Ce ne fut pas non plus pour chapitrer le pauvre monde, mais pour fustiger ses persécuteurs tsaristes et ses « bienfaiteurs » locaux.
Un renversement ne tarda pas à se produire. Les pamphlets anti-yiddish furent battus en brèche et les timides essais littéraires publiés en yiddish furent revalorisés. Une littérature flambant neuve apparut.
Le sévère Chalom Jacob Abramovitch prit le pseudonyme débonnaire de Mendélé Mokher Seforim, qui signifie « Mendélé le marchand de livres » (appellation purement hébraïque : les hébraïsmes ne se comptant plus dans la langue yiddish, à laquelle ils confèrent une inimitable saveur). Dans ses œuvres, qui reflètent la vie et les souffrances, les travers et les aspirations de la population dont il était issu et à laquelle il allait se consacrer désormais, cette dernière se reconnut pleinement et d'emblée adopta l'auteur. Elle ne fut pas la seule à lui faire fête : des critiques éminents décernèrent des éloges mérités au courageux et talentueux Mendélé dont les romans, pièces de théâtre, récits autobiographiques se succédèrent à une cadence rapide, pour la grande délectation de ses lecteurs, de plus en plus nombreux.
Ce sont pour ne citer que les principaux : Le Petit Homme (Doss kleine Mentchélé, 1864), L'Anneau porte-bonheur (Doss Wintchfinguerl, 1865), Fichké le boiteux (Fichké der Kroumer, 1865), Les Voyages de Benjamin III (Massoès Binyomine hachlichi, 1875), La Taxe ou la Bande des bienfaiteurs de la cité (Di Taxè odèr di Bandè chtot baalé-teivess, 1869), ainsi que La Haridelle (Di Kliatché, 1873) déjà mentionnée. En même temps, sans renoncer à une littérature didactique de bon aloi, il publia plusieurs adaptations de l'hébreu et d'autres langues (telles le russe, l'allemand et le français) […]
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