3. En deçà de la psychose
C'est à ce point problématique que les recherches actuelles semblent s'arrêter, s'abritant, pour la plupart, derrière la solution stérile de l'étiquette psychotique. Mais appuyons-nous encore une fois sur la tradition philosophique – dont s'inspire également la psychanalyse existentielle avec Ludwig Binswanger et Hubertus Tellenbach – avec un penseur comme Kierkegaard, par exemple, qui n'a pas ménagé les références à sa propre mélancolie. Nous observons que c'est autour de la question du non-sens et de l'absurde, une fois résolue par la résignation ou par l'humour, que s'inscrit la mélancolie dans ce qu'elle révèle de savoir irréductible, plus communément de déjà su, de déjà vu et de déjà entendu. Le mélancolique ne serait-il pas le sujet qui sait déjà avant même l'avènement de la parole, et que l'horreur de ce savoir reléguerait éternellement au banc des accusés ? Et ce savoir ne serait-il pas relatif au statut même du sujet si, devant le miroir, l'illusion de l'image n'avait pas fonctionné et si l'enfant s'était trouvé ainsi devant l'erreur suprême du reflet dont il n'aurait compris que plus tard la vérité fatale ?
Faute d'un regard proche qui lui aurait signifié son contour, l'enfant n'a pu, à ce stade lacanien du miroir, ni tomber dans l'illusion de la ressemblance du double, ni assumer la vérité de l'erreur. Englouti dans la faille de l'identification originaire, le mélancolique se trouve condamné ou bien à errer en marge de ses frères ou bien à se raccrocher à des signes de reconnaissance qu'il aurait élus chez l'un d'eux. Aussi, lorsque ce référent est amené à disparaître, le mélancolique se trouve-t-il renvoyé au vide de son identité et au seul recours du cannibalisme archaïque. On comprend dès lors que la nosographie psychiatrique ne suffit pas à caractériser l'état mélancolique, à moins qu'on ne fasse du maintien de l'identité du sujet un stade d'apprentissage au sens de la psychologie classique ; or, la notion d'identité reste par définition fort précaire chez tout individu, ce qui, par ailleurs, explique la parenté de l'approche clinique de la mélancolie avec une approche philosophique. Comme maladie de l'identité, il resterait cependant, au-delà des études kleiniennes de la position dépressive de l'enfant, à tenter de spécifier cette faille du spéculaire, de manière à élaborer l'entité clinique de la mélancolie dont l'éventuelle structure risque d'occuper une position transversale par rapport à la nosographie classique.
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