2. La maxime, ou l'espace du désenchantement
Pessimistes assurément, comptables mélancoliques de la perte des idéaux aristocratiques, ces textes « en petits morceaux » témoignent de la crise aiguë que connaît le « moi » héroïque de la première partie du xviie siècle, dès lors que « le nom de la vertu sert à l'intérêt aussi utilement que les vices » (maxime 187). Les maximes ont ceci de particulier qu'elle sont closes sur elles-mêmes – elles font sens –, exhibées entre deux blancs typographiques – qui laissent une place pour la réflexion du lecteur ou la conversation de ceux qui la lisent en groupe –, et reliées en recueil. Il revient au lecteur de constater l'enchaînement et de percevoir le discours sous-jacent. Données comme admirables, parce que brillantes, elles sont là pour fasciner autant que pour enseigner ; ostensiblement isolées, comme leur auteur, leur propos secret est aussi de décevoir, autrement dit de représenter la vanité du monde et du texte qu'elles composent. L'idée est de viser la clarté, la condensation, la précision dans l'analyse des mœurs ou des âmes, de manière à déboucher sur une morale marquée par une pointe qui s'écarte du jeu baroque. Cette pointe finale, ce concetto, devient désenchanté pour dénoncer le passage du commerce des esprits, noble, charitable, profond, gratuit, au commerce tout court, intéressé, particulier et finalement bourgeois. Quelque chose s'est perdu à jamais, et l'emploi constant des formes négatives en témoigne. L'homme ne s'appartient plus. Pris pratiquement dans la Chute, le voici soumis au monde, à ses humeurs, à l'intérêt.
On n'a cessé, depuis leur publication, de réfléchir sur le but ultime de ces Maximes. Sont-elles une préparation à la lecture des Évangiles ? Une réflexion janséniste sur la Chute et l'impossibilité pour l'homme de connaître le chemin du salut ? La Rochefoucauld ne conclut pas à la nécessité de la Rédemption. Il se contente de constater avec brio la misère de l'homme, sa vanité irrémédiable fondée sur une terrible, mais […]
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