2. Une poétique de la ville
Aussi obstinément attaché au paysage que sa mère l'était au portrait, Utrillo a produit une œuvre énorme, mais dont seule la partie antérieure à 1916 témoigne d'invention et d'originalité. Ce brusque tarissement, dans une certaine mesure explicable par la personnalité de l'artiste, tient probablement aussi à la monotomie de sa source d'inspiration. Car le thème presque unique des tableaux d'Utrillo, pendant toute sa période créatrice, c'est la ville (pour ne pas dire un quartier, Montmartre) et la banlieue proche. Michel Hoog a souligné avec raison l'audace d'une telle thématique qui rompt avec la tradition paysagiste du xixe siècle et son apothéose, l'impressionnisme, pour qui l'ouverture sur le monde et la nature avait valeur de précepte. Le décor urbain, si obsédant, se présente même, chez Utrillo, comme une négation de la vie naturelle, dont ne sont montrées que les formes dérisoires, abâtardies, les seules qui soient familières aux citadins des milieux pauvres : lumière sans soleil, neiges jaunies par les fumées, végétationemprisonnée par les façades d'immeubles, jardins de banlieue aux arbres décharnés où traînent ici et là des rousseurs d'automne.
Utrillo est un artiste scrupuleux. Sa rapidité d'exécution, qui confine dans les bons moments à la virtuosité, lui fait préférer, comme support, le carton à la toile sur châssis, de manipulation plus délicate. Ses schémas de composition, tracés à la règle, ont une rigueur toute classique et se souviennent volontiers des perspectives avec points de fuite au centre de l'œuvre, à la Hobbema. Le souci de perfection artisanale qu'il partage avec les peintres naïfs pousse Utrillo à traquer la réalité, à ne s'estimer jamais satisfait d'une représentation impuissante à rendre l'épaisseur et la présence du réel : de là le mélange de plâtre et de colle dont il se sert pendant sa période blanche pour traduire plus fidèlement l'aspect des vieux murs couverts de salpêtre, de là aussi les séances de travail à la l […]
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