2. La rupture par la littérature
Dès 1931, Blanchot avait commencé à écrire un roman, Thomas l'obscur, qu'après plusieurs tentatives infructueuses (il aurait détruit plusieurs manuscrits), il achève en 1940. Le livre paraît en 1941, rapidement suivi d'un second, Aminadab (1942). Bien qu'elle épingle quelques défauts de jeunesse, comme l'influence trop marquée de Giraudoux ou de Kafka, la critique installe immédiatement Blanchot au premier plan de la nouvelle littérature française. On le dira ensuite proche du « nouveau roman » ; jamais cependant Blanchot ne se reconnaîtra membre d'une école. Dans le roman, puis le récit (lui-même tient à la distinction des deux genres), il suit son propre cheminement, souterrain et souverain, peu lu mais électivement reconnu. De la veine des premières fictions, à laquelle appartient encore Le Très-Haut (1948), il passe à celle des récits, plus brefs, moins référentialisés, de plus en plus centrés sur la forme dense et anonyme de l'entretien. De L'Arrêt de mort (1948) à L'Attente l'oubli (1962) et à « L'entretien infini » (1965), repris en tête du recueil homonyme, c'est à l'affrontement tour à tour passionnel, érotique, amical, onirique, fantastique de deux ou trois personnes que nous assistons. Hommes et femmes au seuil de la passion ou de la disparition : Blanchot traque ce qui peut encore se maintenir entre eux, à partir de ce moment insidieux où chacun trouve en l'autre une ressource ultime, une joie divine, un secret irréductible.
D'une théâtralité extrême, sans l'apparat de la théâtralisation, l'écriture de Blanchot se concentre sur quelques événements, infimes et détonants, sur la manière dont ils retentissent dans les corps et les consciences, sur le défi qu'ils lancent à la narration d'encore pouvoir, savoir et vouloir les raconter. Avec La Folie du jour, courte fiction publiée en 1949 dans la revue Empédocle, Blanchot avait posé la question de la possibilité du récit après Auschwitz. « Un récit ? Non, pas de récit, plus jamais », concluait-il. S'inscrire n'est désormais possible qu'en s'effaçant : dans le respect du point le moins honteux où puisse conduire l'exposition de l'intime. C'est aussi ce que dans son œuvre critique, il appellera le « neutre ». Cette neutralité indestructible de la littérature interroge tout lecteur sur son attente forcenée de l'épisode et de l'aveu – sur son attente de la littérature.
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