4. Disjonction moderne de la matière et du matérialisme
Le xixe siècle voit s'affirmer le triomphe de la théorie atomique dans le domaine de la chimie et de la physique (tableau de Mendeleïev, 1869). L'avènement de la chimie organique autorise l'espérance de déchiffrer les lois de la matière vivante (synthèse de l'urée par F. Wöhler en 1828, chimie alimentaire de J. von Liebig). Robert Mayer découvre le principe de la conservation de l'énergie au cœur même du métabolisme organique (1842). Le matérialisme scientiste s'empresse de tirer des conséquences décisives de cet état provisoire du savoir. C'est le temps des slogans : « Sans phosphore, pas de pensée », ou : « La pensée est au cerveau ce que l'urine est au rein ».
Mais le devenir de la science ne tient pas compte des images d'Épinal qui s'autorisent d'elle. Les disciplines atomiques d'aujourd'hui attestent, depuis la théorie des quanta, une sorte de dématérialisation de la matière. Le matérialisme, philosophie du sens commun, ne peut plus se réclamer de phénomènes énergétiques qui n'ont pas le sens commun. Les recherches moléculaires ou nucléaires se situent à une échelle de lecture où nos concepts usuels ne sont pas applicables.
C'est sans doute pourquoi le seul matérialisme aujourd'hui vivant est celui qui se rattache à l'inspiration marxiste. Mais ce matérialisme, puisque matérialisme il y a, n'a rien à voir avec la matière des savants, pourtant la seule qui présente un sens rigoureux. Le marxisme est un matérialisme sans matière, qui évoque tantôt la réalité physique en sa présence grossière, tantôt le domaine organique, tantôt les réalités historiques. Le « matérialisme dialectique » systématise ces pensées confuses sous la forme d'une nouvelle rhétorique, laquelle parfois se contente d'invoquer plus modestement le concept pragmatique de praxis, qui ne signifie pas grand-chose, ou l'idée d'un sens du concret, qui n'en dit pas davantage.
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