3. La dialectique de la miséricorde et de la justice
Une dialectique soutenue de la miséricorde et de la justice, telle est la grande loi interne du Guzmán de Alfarache. Dans le contexte d'une série d'instructions judiciaires et de procès se développe le débat central, magnifiquement orchestré par les différentes modulations des thèmes de la justice, du pardon, de la vengeance ou de la miséricorde ; c'est à lui-même et c'est à nous, jurés sans visage, que songe le gueux lorsqu'il nous rapporte les paroles du vieux prêtre, les malheurs d'Ozmín ou encore ceux de Dorotea, et, à chaque page, nous retrouvons ce passé qui pèse sur la conscience, sécrète cette obsession lancinante de la miséricorde et de la justice, traduite en termes de contrition, mais aussi, à un niveau supérieur, l'inquiétude qu'entretien l'imagination de l'au-delà.
Guzmán, tout coupable qu'il est, ne sera point condamné : la miséricorde de Dieu est descendue sur lui ; touché par la grâce, il a pu se reprendre et espère se racheter mais c'est notre compassion qu'il implore, pour lui et pour ses semblables, en nous démontrant d'abord que « nous sommes tous des Guzmán en puissance », d'où ce vigoureux et constant mouvement de généralisation qui tire le récit, les placages, les exemples et les chistes (saillies) vers l'exemplarité. D'autre part, en immergeant son personnage (selon des procédés dont il souligne à plusieurs reprises l'utilisation) dans une société qu'il critique, et en le faisant, manifestement, évoluer en fonction de ces forces externes qui pèsent sans cesse sur lui, infléchissent ses actes et l'amènent finalement à se perdre, Mateo Alemán témoigne de la conscience qu'il a de la responsabilité collective. L'individu contaminé est moins coupable que ceux qui, par leur incapacité ou leur indifférence, ont laissé l'épidémie se répandre. On voit par là que le double système satirique, les charges du moraliste et les développements de la critique sociale, viennent à leur tour s'intégrer dans ce puissant mouvement dialectique qui correspond à la structure profonde de l'œuvre. Or celle-ci, à son tour, transcrit une des premières visions bourgeoises du monde, et véhicule en particulier l'ensemble des frustrations et des aspirations des milieux marchands.
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