2. L'empire de la rhétorique
Le Livre du Gueux doit tout à l'art de l'éloquence, qui se présente ainsi comme une des sources du roman moderne. Ce n'est pas sans raison que Mateo Alemán présente son héros sous les traits d'un « excellent étudiant en latin, en rhétorique et en grec », justifiant ainsi le choix de son cadre autobiographique, détail capital sur le plan de la recherche de la vraisemblance. Certes, cette recherche apparaît de façon particulièrement nette lorsqu'on étudie dans le détail la façon qu'il a d'utiliser ses sources, lorsqu'on le voit s'intéresser chaque fois à la vraisemblance psychologique de ses personnages et s'en tenir à une perspective toujours subjective ; elle est cependant plus manifeste encore dans le soin qu'il apporte à préciser la nature de son conteur. Mateo Alemán fait ici faire à la narration autobiographique un pas de plus vers la vraisemblance en justifiant à la fois, ce que n'avait songé à faire l'auteur du Lazarillo, les raisons qui ont pu inciter le protagoniste à écrire l'histoire de sa vie et les capacités intellectuelles qui lui permettaient de mener son projet à terme.
Cette médiation de la rhétorique est essentielle ; elle explique la conception générale de l'ouvrage, construit comme une juxtaposition d'éléments indépendants, fait de lourds blocs corsetés dans des structures rigides, qui renferment l'épisode romanesque et découpent en tranches l'histoire du personnage. C'est cette médiation qui justifie la mise en place d'un obsédant horizon de mythes et de paradigmes, véritable cercle de références morales par rapport auquel le protagoniste et le lecteur sont constamment invités à se situer. C'est encore elle qui explique la pétrification des personnages secondaires, tout autant que l'impression de raideur, que Guzmán donne en certains endroits, car en fait ce dernier ne puise ses éléments dynamiques que dans son polymorphisme, dans l'aptitude qu'il montre à épouser, successivement, les contours d'une série de types. C'est elle, toujours, qui régit la conduite de la « démonstration picaresque », qui s'organise autour de deux lieux intrinsèques, le lieu du contraire, le lieu de la cause et de l'effet. C'est à cette médiation enfin que la description doit de se confondre avec l'art d'égarer les cœurs et les esprits. Mais l'empire qu'exerce la rhétorique ne fait que refléter l'idée génératrice du livre dominé, selon le propre aveu de l'auteur, par le souci de réglementer l'aumône, c'est-à-dire de contenir la miséricorde dans les limites de la justice.
[…]… pour nos abonnés, l'article se prolonge sur 2 pages…



