La première séance d'enregistrement à laquelle participa Martial Solal, le 8 avril 1953, fut aussi la dernière que dirigea Django Reinhardt. On ne peut s'empêcher de prêter à cette coïncidence la signification d'un passage de témoin entre deux artistes majeurs qui, certes, ont créé chacun leur propre monde, mais possèdent plus d'un trait en commun.
Tout d'abord, une confondante maîtrise de leurs instruments respectifs, subordonnée en toute occasion à un projet esthétique qui l'escamote, comme si la virtuosité cultivée avec passion devait être pratiquée sans complaisance. Ensuite, un imaginaire foisonnant, polychrome, mouvementé, capricieux souvent, paradoxal quelquefois, volontiers tourbillonnaire – incapable cependant de les priver, ne fût-ce qu'un instant, de leur formidable lucidité. Enfin – et c'est en quoi ces irréductibles originaux, ces individualistes farouches ont fait école –, une relation tantôt implicite, tantôt revendiquée, mais toujours fondatrice, à un univers culturel qui n'est pas, ou du moins pas seulement, celui de la musique afro-américaine. Si l'on a pu parler d'« eurojazz », si une telle réalité résiste à l'analyse, Solal en aura été, après le génial Manouche, l'un des accoucheurs et l'une des références ultimes.
1. Le clavier en solitaire
Le pianiste, chef d'orchestre, compositeur et arrangeur français Martial Solal voit le jour à Alger, le 23 août 1927. Contrairement à de nombreux jazzmen, il ne semble pas avoir trop pris en grippe les inévitables leçons de piano auxquelles on le soumet dès l'âge de huit ans. Il en a quatorze, dit-on, lorsqu'il fait une découverte aussi banale que décisive : un musicien peut prendre la liberté de soumettre une mélodie écrite à des variations de son cru. Dans sa ville natale, l'un des plus habiles à ce jeu se trouve être le saxophoniste et clarinettiste Lucky Starway (Lucien Séror), voisin de palier d'une proche parente. Celui-ci va l'initier à l'accompagnement sans partition, à la technique de la « pompe » (une bas […]
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