3. La liberté de la grâce
Dans cette œuvre, qu'on dirait teintée de pessimisme janséniste tant elle fait de place aux erreurs de l'amour-propre, la sensibilité résonne comme un appel de la grâce, mais d'une grâce de cœur ou de nature, donnée à tous les êtres jeunes et sincères. En homme du xviiie siècle, Marivaux dit sa confiance dans la nature et son émerveillement devant la vie. À cette ferveur, à cette fièvre de liberté qui paraissait déjà dans la Lettre contenant une aventure (1719-1720), il a sacrifié souvent la morale et tout le code social de l'amour : Le Paysan parvenu marque un sommet dans cette désinvolture. Seul Daniel Defoe avait manifesté le même goût de liberté et d'énergie individuelle ; mais Defoe célèbre l'action et l'aventure ; Marivaux s'est réservé la réflexion sur l'aventure, sur la naissance de l'action. Il s'établit au cœur de la convention romanesque ; il en garde les hasards, les rencontres, les malchances, les impasses, pour mieux montrer comment un être se forme en dépit des situations qui lui sont imposées. Ses héros comiques ou romanesques sont portés par une certitude intime, par une sorte d'élan vital ; ils créent les conditions de leur chance. Marivaux utilise donc la tradition littéraire ; ce monde fermé et démodé lui est nécessaire, car il représente le poids de l'habitude et des préjugés ; il est le lieu même où doit s'inventer la liberté. Et plutôt que d'écrire des romans ou de bâtir des comédies en cinq actes, il réfléchira sur le romanesque, sur les hasards, sur une existence qui se fait ; le récit devient une perpétuelle digression, la situation comique une source d'étonnements. Pour cette raison, on le disait « métaphysicien » : il est déjà philosophe.
Ses journaux, centrés sur la création littéraire, se développent en esquisses de romans ; ses romans évoluent du journal à la scène parlée et donnent naissance à des comédies : Le Paysan parvenu devient La Commère (1741). La comédie représente pour Marivaux la forme la plus littéraire, la plus élaborée, peut-être parce qu'elle est la forme secrète de notre existence.
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