2. Intelligence et vérité du cœur
« M. de Marivaux a des tics, des refrains désagréables dans la conversation. Par exemple, il dit à tout moment de ce qu'il vient de dire : cela est vrai au moins, ce que je vous dis là est vrai. » (Mémoires de N. Trublet). Être sincère ne lui suffit pas, ou plutôt, il rêve d'une sincérité ascétique, héroïque, dont il sait toute la difficulté. Instruit par Malebranche des ravages de l'imagination et de l'amour-propre, il voudrait définir la vérité du cœur et montrer comment elle se fait jour.
Être vrai, ce serait exprimer sans détour l'amitié, l'amour, le mépris des petitesses, la générosité, comme dans ce « monde vrai » où chacun porte son âme « à découvert » (Le Cabinet du philosophe) ; mais c'est là, de toutes les aspirations, la plus romanesque. D'ironiques vieillards, Montaigne, Pascal, Cervantès, Sorel, retiennent Marivaux sur cette pente. Il se méfiera de cet appétit de grandeur et de ses « effets surprenants » ; il cherchera plutôt par quel miracle soudain l'être se révèle, se libère de tous les écrans du mensonge, de la mauvaise foi et du préjugé. La sensibilité est pour lui capacité de souffrir et de comprendre ; elle est aussi don de soi, besoin d'aimer et de compatir ; elle est enfin élévation naturelle ; elle est la vie même, exquise et tumultueuse. Elle ne s'exprime que par surprise, par des « mouvements », des « transports » qui relèvent de l'instinct et qui en ont la justesse. Elle ne s'oppose pas à l'amour-propre qui est naturel, mais à la vanité qui est sociale ; elle n'est pas vertu, « car notre orgueil et nous, ce n'est qu'un, au lieu que nous et notre vertu, c'est deux » (Vie de Marianne). L'élan du cœur peut l'emporter sur la raison, ou la raison l'emporter sur les conventions : ce sont deux formes de sainteté qu'exprimeraient Mme de Miran et Mme Dorsin. Plus souvent, Marivaux décrit le bondissement aventureux de la générosité : « Il faut être un peu trop bon pour l'être assez » (Jeu de l'amour et du hasard) ; ou de la passion : « Je vais comme le cœur me mène » (École des mères). Il dépeint l'hésitation et le vertige ; il traduit l'élan authentique d'un être au détour d'une réplique, dans la surprise, l'émerveillement ou le désarroi ; qu'un être se libère des pièges du langage ou des conventions et se révèle, et la sensibilité parle seule ; cela aussi est marivaudage.
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