L'écrivain qui résume le mieux pour nous la grâce et l'esprit du xviiie siècle français fut un homme solitaire, discret, mélancolique et longtemps mal compris. On lui sut gré pour un temps d'émouvoir et d'amuser ; puis on lui reprocha l'afféterie, la subtilité, la vaine « métaphysique » ou le bavardage galant, tout ce qui se résuma vers 1760 dans la notion de marivaudage. Il ne voulait qu'une chose : être Marivaux. Certain que chaque époque, chaque être, chaque écrivain possède sa vision propre, il n'a songé qu'à « se ressembler fidèlement à soi-même », à cultiver sa « différence », sa « singularité d'esprit » : le marivaudage coïncide avec l'idée qu'il se faisait de l'originalité, de la modernité. Il a été délibérément « moderne », c'est-à-dire peu soucieux de modèles, d'écoles, de règles, mais passionné de vérités imprévues ; il a rompu avec les dogmes, avec les idées reçues, pour mieux comprendre ce qu'était vivre, aimer, souffrir ; s'étant donné pour objet les qualités de l'existence, ce qu'il appelle les « différences du cœur » ou les « degrés de sentiment », il a abordé le domaine mouvant des impressions avec la rigueur ingénue d'un géomètre. De cette dangereuse innocence procède toute sa carrière littéraire : pour rendre la mobilité de la vie intérieure, cette « modification qui n'a point de nom », il lui faut renoncer aux idées claires et au langage préconçu, créer une esthétique de l'image, de la suggestion, du mouvement ; il choisira les formes les moins académiques, faux mémoires, comédie à l'italienne, journal, parodie ; et, de ces formes populaires, souvent décriées, il fera ce qu'il veut, des tableaux, des féeries, des confidences : tout dans son œuvre est métamorphose et approfondissement. « Âme réfléchissante, qui médite un abrégé subtil de ses vues » (Sur la pensée sublime), ce géomètre réinvente, comme plus tard Mallarmé ou Valéry, la littérature.
1. Une discrétion féconde
On l'a dit secret ; il laisse en effet peu de traces : quelques contrats portant sur des […]
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