2. L'étrangeté de la banalité
Marie NDiaye brosse une description quasi ethnologique de la France des banlieues sans fin, des nouveaux villages suburbains, des communes rurales métamorphosées par le tourisme. Elle peint avec cruauté et sans moralisme notre modernité en panne de sens, en proie à la marginalisation, au rejet xénophobe, où l'ennui et la solitude du quotidien ne rencontrent que les modèles culturels distillés par la télévision.
L'un après l'autre, ses romans dessinent la carte de nos territoires sociaux et intimes. La famille éclate, opprime ou exclut. Les enfants sont des victimes impuissantes, l'amour et le mariage se révèlent fondés sur des rapports de force. L'identité des personnages imaginés par Marie NDiaye ne va jamais de soi : leur caractère, leur nom, la couleur de leur peau, tout est soumis à des fluctuations qui sont autant de métaphores. Leur vie est incertaine, leur mort pas toujours définitive.
La romancière s'attache à transcrire la banalité et le presque rien, à peindre avec précision les objets et les décors du quotidien. Dans les failles de cette banalité, toutefois, fait souvent irruption un fantastique onirique ou paranormal qui n'est pas l'envers de la réalité, mais la conséquence d'un regard trop appuyé, « comme lorsqu'on s'approche très près d'une affiche et qu'on ne voit plus qu'une somme de petits points. » C'est un surcroît de précision dans le choix des mots et de la syntaxe qui engendre les perturbations de la logique : vocables intrus, tournures hétérogènes, amalgames corrupteurs font vaciller nos certitudes sur le réel. Exagération et distorsion sont les armes revendiquées d'une écriture dont l'étrangeté prend sa source dans « l'étrangéité », « le fait d'être étranger pour une raison ou pour une autre ».
L'écriture de Marie NDiaye, grave mais sans pathos, se nourrit de mélanges. Elle mêle l'humour à la cruauté, l'ironie à l'enchantement, le réalisme au merveilleux, croise avec subtilité les genres narratifs en brassant des influences très diverses : […]
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