3. La conscience morale
Marc Aurèle a fait l'unanimité des historiens antiques : « Il fut supérieur à tous les empereurs par la pureté de sa vie », lit-on par exemple dans l'Historia Augusta. Mais il a été un signe de contradiction pour les historiens modernes. Pour les uns, son œuvre administrative et législative reflète parfaitement sa philosophie et cherche notamment à protéger les enfants, les femmes, les esclaves. Pour les autres, au contraire, il n'a été qu'un empereur médiocre, affaibli par sa mauvaise santé ; et sa philosophie a été pour lui un refuge devant la triste réalité.
Au sujet de ce débat, il faut remarquer avant tout que bien des diagnostics du « cas Marc Aurèle » s'appuient sur un contresens total concernant le genre littéraire des Pensées. On a voulu reconnaître dans certaines déclarations pessimistes de l'ouvrage le symptôme d'une faiblesse psychique, alors qu'elles ne sont que des exercices spirituels, en quelque sorte stéréotypés, répétés par beaucoup d'auteurs stoïciens, mais que Marc Aurèle a su pratiquer en leur donnant un relief particulier. On peut tout aussi bien, d'ailleurs, parler d'optimisme, lorsqu'on voit Marc Aurèle s'exhorter (X, i, 1) à la fois à vivre dans une continuelle « disposition d'amour et de tendresse » et reconnaître une admirable beauté dans tous les aspects de la nature (III, 2).
On reproche souvent à Marc Aurèle des manques de clairvoyance qui eurent des conséquences fâcheuses : il a laissé persécuter les chrétiens ; il a été aveugle aux misères économiques des populations rurales. Mais il n'avait pas, pour juger sainement, le recul que nous avons. Il est toujours difficile de se dégager d'un univers de pensée dans lequel on baigne. Une chose, en tout cas, est indiscutable et elle suffit pour faire de Marc Aurèle une des grandes personnalités de l'histoire : pendant tout son règne, il a fait preuve d'un extraordinaire sens du devoir, d'une remarquable pureté de conscience. Tous les juristes et les historiens de l'Antiquité, notamment, sont unanimes à louer le soin scrupuleux qu'il apportait dans la pratique judiciaire (T. Honoré). Cette constance dans la fidélité aux exigences morales suppose une force d'âme peu commune. On peut, sans hésitation, l'admirer en Marc Aurèle. C'est le fruit de la grande tradition stoïcienne qui ne reconnaît aucune autre valeur que la pureté de l'intention morale, la seule chose qui soit en notre pouvoir.
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