2. Se regrouper
Parce qu'il est un texte forcément collectif, le manifeste fait connaître l'existence d'un groupe de créateurs, si même il ne la fait pas advenir, en tant qu'instrument de constitution ou de consolidation de ce groupe. À ce titre, le manifeste joue un rôle analogue à ces autres éléments de la vie artistique moderne que sont les revues et les cafés, destinés à devenir la forme à la fois moderne et légendaire du « cercle ».
Mais un groupe artistique n'est pas seulement une agrégation de personnes : c'est aussi l'expression d'une tendance esthétique, la systématisation et l'explicitation d'affinités communes – ce qu'on appelle encore un « mouvement » ou un « courant ». Il ne s'agit pas pour autant d'une « école », puisque ce terme, très ancien, désigne essentiellement un regroupement perceptif, construit a posteriori par les observateurs pour permettre classifications et classements, marquer ressemblances et proximités, se repérer dans l'infinie multiplicité des œuvres. En revanche, les groupes ou les mouvements artistiques proprement dits désignent des collectifs sciemment constitués par les créateurs eux-mêmes, afin d'affirmer une spécificité collective.
Or de tels groupes artistiques n'ont commencé à apparaître en Europe, et de façon assez exceptionnelle, qu'après la Révolution : tels, en peinture, les « Primitifs » ou les « Nazaréens », puis, dans un mélange inédit de littérateurs et de plasticiens, le « Salon de l'Arsenal », la « Muse française » ou le « Petit Cénacle ». Ensuite, la formule du groupe ne cessa de se développer et de se reproduire, génération après génération. Ainsi, dans l'Angleterre de 1848, les préraphaélites réunirent durant quelques années, autour de la revue The Germ, un petit groupe d'artistes à la fois archaïsants et spiritualistes. Et à partir de la seconde moitié du xixe siècle, on ne compte plus les différents mouvements qui jalonnèrent la vie artistique et littéraire, cristallisés par l'intervention d'un critique ou la rédaction d'un manifeste. On en est ainsi arrivé au foisonnement caractéristique du xxe siècle, si riche en groupes de toutes sortes que cette notion même nous paraît aujourd'hui aller de soi, alors qu'elle a, comme on l'a vu, moins de deux siècles d'existence.
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