5. Le vrai mandarinat
La réponse de Balazs est assurément la bonne : « Il n'y a guère de classe dominante dont la longévité, la richesse d'expériences et la réussite politique seraient comparables à celles du mandarinat. Il est vrai que le peuple chinois a payé cher ses gouvernants. Le corset dans lequel les fonctionnaires-lettrés ont fait entrer le corps amorphe de la Chine était incommode et pénible, payé d'innombrables frustrations et souffrances. Mais ce cadre coûteux était utile et nécessaire. L'homogénéité, la durée et la vitalité de la civilisation chinoise étaient à ce prix. » Balazs revient souvent sur cette évidence et l'explique avec plus de détails. C'est que le fonctionnement d'une société agraire, en grande partie autarcique, et par conséquent centrifuge, avec un artisanat et une bourgeoisie peu développés, dépendait fatalement d'administrateurs, de gestionnaires dont la fonction, « socialement nécessaire et indispensable », consistait à « coordonner, surveiller, diriger le travail productif » des autres sujets. Ces lettrés-fonctionnaires « ne connaissaient qu'un métier, celui de gouverner », et trouvaient tout naturel de vivre selon la recette de Mencius : « Ceux qui s'appliquent aux travaux de l'intelligence gouvernent les autres [...]. Ceux qui gouvernent sont entretenus par les autres. » Préfets, magistrats, intendants d'un État centralisé, interventionniste, qui détient le monopole du fer, du sel, du thé, du cuivre, de l'argent, ces fonctionnaires-lettrés représentent, à travers tout l'immense Empire, le pouvoir politique et administratif. S'ils sont démocrates en un sens (à l'intérieur même de leur propre aristocratie, qui se recrute par cooptation), en un autre sens ce sont des tyranneaux soumis aux tentations de tous les bureaucrates : le trafic d'influence, l'immobilisme, la veulerie, la paperasserie tatillonne. Alors que La Conduite du lettré impose au mandarin de mourir pour le bien du peuple, la pratique mandarinale aboutit au mépris de ceux qui trava […]
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