2. Expérimentations
Awl̄ad Hāratinā (Les Fils de la Médina, 1959), marque un tournant majeur dans l'œuvre de Mahfouz, et dans l'histoire du roman arabe. Au milieu d'un Caire tout aussi authentique que dans les romans précédents, et correspondant à un état de la cité à la fin du xixe ou au tout début du xxe siècle, le roman conte l'histoire d'un quartier totalement imaginaire, dont il fait le point originel de la ville, « mère du monde ». Avec la genèse de ce quartier mythique, un espace sacré se constitue, au centre duquel se dresse une demeure au jardin paradisiaque, celle de Gabalāwī, l'ancêtre fondateur, qui vit de plus en plus reclus et invisible dans sa maison, l'autorité étant exercée en son absence et en son nom par des intendants de plus en plus tyranniques, aidés de futuwwa, fiers-à-bras imposant leur loi par la force. Le roman, composé de 114 chapitres (autant que de sourates dans le Coran), est divisé en cinq parties, chacune narrant le destin d'un être exceptionnel, en lutte contre l'oppression et la tyrannie. Cette œuvre, qui pose prioritairement la question de l'exercice du pouvoir dans une société possédant une conception totalement sacralisée de l'espace et du temps, installe sa progression chronologique au fil d'étapes qui allégoriquement s'apparentent à celles de l'histoire religieuse : ainsi la critique a aisément vu en Gabālawī un avatar du Créateur, et en chacun des héros réformateurs la transposition d'un prophète (Adam, Moïse, Jésus, Muhammad) ; enfin dans 'Arafa, l'alchimiste qui malgré lui tue Gabālawī, on a voulu voir Nietzsche. Paru en feuilleton en 1959 dans le principal quotidien égyptien, al-Ahrām, le roman fit scandale ; une version un peu édulcorée en a été éditée au Liban en 1967 ; Mahfouz refusa de le voir publier en Égypte tant que les oulémas d'Al-Azhar ne reviendraient pas sur leur condamnation, qu'il attribue à une mauvaise lecture du livre. C'est en fait le statut de la fiction dans une société arabe et musulmane que pose l'œuvre […]
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