3. Y a-t-il une « seconde philosophie » de Wittgenstein ?
Dans les deux œuvres achevées qu'a laissées Wittgenstein, on a souvent voulu reconnaître deux philosophies successives et radicalement distinctes. En fait, ce sont les difficultés mêmes déjà présentes, et reconnues par lui, dans le Tractatus qui constituent le point de départ d'une élaboration nouvelle formulée dans les Investigations philosophiques. L'idée de philosophie est demeurée profondément identique : elle est activité plutôt que doctrine, et éclaircissement des difficultés que la pensée se suscite à elle-même dans le langage.
Le progrès de la méditation wittgensteinienne porte essentiellement sur les points suivants :
1. Le centre d'intérêt du philosophe n'est plus la langue formalisée, mais la langue naturelle.
2. Il renonce donc à ne considérer que les modes d'expression à règles précisément formulables, et s'attache au contraire aux aspects les plus fluides de la « grammaire ».
3. En conséquence, l'apparence dogmatique des formules du Tractatus est abandonnée au profit de l'expression tâtonnante et interrogative, mais les Carnets de 1914-1916 montrent que cette manière était déjà celle de Wittgenstein dès le début.
L'unité fondamentale de l'œuvre nous semble cependant préservée. Car les élucidations du langage proposées par les Investigations philosophiques constituent un essai de réponse aux questions demeurées pendantes dans le Tractatus : Qu'est-ce qu'une proposition élémentaire (atomique) ? Qu'est-ce que l'a priori de l'espace logique des choses ? L'a priori de l'espace logique des faits nous est montré par les règles strictes d'un calcul qui détermine la « grammaire de surface » de nos langages ; la concaténation a priori des choses ne s'effectue que selon des règles « floues », qui en constituent, selon le mot de Wittgenstein, la « grammaire profonde » (Investigations philosophiques, paragr. 664).
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