2. L'évangile de Lucrèce
• Le rejet des dieux
Il faut pourtant « tenter de vivre », et c'est le premier rôle du sage que de guider les hommes sur cette voie difficile. Lucrèce était – cela se sent tout de suite à la lecture, encore qu'il ait fait manifestation d'un parti pris de sagesse impassible – d'une sensibilité trop pitoyable pour ne pas éprouver l'effroi d'un tel désordre. Sa curiosité de la nature humaine, son désir évident d'évangélisation morale devaient faire de lui un spectateur attentif de son temps. Sa solitude dans le siècle et le mystère obstiné qui cerne son existence sont signes d'incompatibilité. Mais, quel que soit son détachement métaphysique, nul qui pense n'échappe, surtout si son âme est grosse de demandes, à la tendance de saisir sur le vif ce que Montaigne a nommé « l'humaine condition ». Le simple souci clinique implique déjà la volonté de trouver un remède, ne serait-ce qu'en révélant au patient l'origine exacte de son mal. Pas plus qu'on ne sauve l'homme dans l'abstraction, on ne saurait échapper à la nécessité de lui dévoiler, avant les conditions de son salut, la réalité de sa misère. Et, d'abord, le poète latin dégage avec vigueur les données irréligieuses de la doctrine d'Épicure, lequel, soucieux avant tout de fonder une morale simplement humaine, se contentait de nier l'intervention des dieux dans nos affaires, et de les isoler dans l'éther, pour ainsi dire « sur la touche » du monde. Lucrèce va beaucoup plus loin dans l'intention : c'est avec une sorte de rage qu'il attaque, dans ses livres I, II, III et V, non seulement le culte qu'on leur rend, mais la religion elle-même dans son principe et dans son esprit. La pensée grecque est devenue, dans le contexte romain, agressive : Lucrèce apparaît comme un fanatique qui n'admet, au moins en doctrine, aucun abandon ni à la faiblesse de la créature ni à l'opinion commune. En un mot, les dieux sont inutiles au système matérialiste du monde tel que le concevait Épicure et, avant lui, Démocrite (vers 410).
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