7. Géopolitique spirituelle du monde contemporain
À cette vision « intérioriste » de l'histoire repérée aux points obscurs de son insertion dans la douleur correspond ainsi, dans l'œuvre de Massignon, l'ébauche d'une géopolitique spirituelle à laquelle il conviendrait de référer toutes ses prises de position politiques et son action comme Français, ami des Arabes et des musulmans, puis « ami de Gandhi ». Son affinité avec le Mahātmā remonte à 1921, date à laquelle il donnait, dans la Revue du monde musulman, une traduction d'un texte majeur sur l'idéal du Satyagrahi entendu comme une « revendication civique du vrai ». Mais c'est surtout après la Seconde Guerre mondiale et dans les combats de la décolonisation qu'on peut reconnaître une période gandhienne de Massignon, succédant à la période ḥallāgienne, puis abrahamique. Son adoption de l'idéal de la non-violence était d'autant plus profonde que son engagement dans les combats en question était plus total. Aussi y aurait-il à voir comment son loyalisme à l'égard de son pays d'origine, loin de trouver un démenti ou quelque compromission dans ce devenir universel, représente à ses yeux la plus grande fidélité non à son devenir personnel, mais au devenir de ce même pays. D'ailleurs, on verrait là que ce que Massignon considérait comme une « vocation musulmane de la France » et qu'il faisait remonter à Saint Louis, mais aussi à François Ier, n'est qu'un panneau du grand tableau d'ensemble où la fidélité socratique aux lois de la cité est illuminée par le bûcher de Jeanne d'Arc, messagère de la liberté pour tous les opprimés. C'est peut-être dans sa méditation de Jeanne d'Arc, mais aussi de Marie-Antoinette (comme de Charles de Foucauld en son temps) que l'on peut suivre au mieux le cheminement de cette conversion intérieure permanente de Massignon : depuis son entrée à Jérusalem en compagnie de Lawrence au terme de la Première Guerre mondiale et sa participation aux tractations franco-anglaises sur le Moyen-Orient qui l'ont accompagnée, jusqu'à son retour en cette même Jérusalem après la Seconde Guerre mondiale pour secourir les réfugiés, promouvoir une éthique internationale où les droits du sacré soient reconnus et proposer, dans une détermination résolue contre le sionisme israélien, de concert avec ses grands amis juifs (Magnes et Buber), une réconciliation à égalité, non point entre Israël et Ismaël, mais entre judaïsme, christianisme et islam cultivant en Terre sainte un « jardin d'enfant de l'humanité ».
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