6. Compréhension de l'histoire et science de la compassion
Remontant de Ḥallādj à Abraham dans la méditation du prophète mekkois, Massignon reconnaît non seulement des invariants dans la destinée de l'islam, mais une compréhension totale de l'histoire, fixée sur un certain nombre d'« archétypes » (au sens jungien) et vécue par une succession obscure de grands intercesseurs, victimes volontaires de transferts de la douleur et adeptes passionnés de la compassion à l'universel (reprenant l'idée de « substitution » de Huysmans). Dans une convocation apparemment hétérogène et souvent déroutante pour certains de ces témoins, puisqu'elle associe Marie et Fāṭima, Jeanne d'Arc et Marie-Antoinette, Massignon propose du cours de l'histoire un tracé intérieur qui, loin d'enlever tout intérêt politique à ce même cours communément analysé, lui reconnaît au contraire sa portée la plus haute. On voit alors s'y insérer les « grandes amitiés », et les événements contemporains rejoindre des personnages lointains devenus d'autant plus proches qu'ils étaient inconnus ou paraissaient mythiques. C'est le cas non seulement pour Abraham mais pour Gilgamesh, au témoignage de H. Mason, traducteur en anglais de La Passion d'al-Ḥallāj. C'est le cas en Islam pour un Salman Fārīsī, prenant, dans l'entourage du Prophète et dans la succession ininterrompue des témoins, au sein d'un Islam ouvert à l'étranger et promoteur de la justice sociale, une importance qui ne doit pas manquer encore de confondre l'historien habitué à mesurer événements et personnages comme le publicain son numéraire.
Il est bien certain en tout cas que cette vision intériorisante de l'histoire universelle, suivie à la trace dans les âmes « compatientes », explique la prédilection de Massignon à retourner périodiquement sur les lieux où l'histoire de la compassion à l'universel s'est incrustée dans la pierre ou les stigmates (Jérusalem, Qarāfa du Caire, Sept Dormants d'Éphèse et de Bretagne, Domrémy et le Temple, Dülmen et La Salette, bois sacré d'Isé, Mehrauli, etc.).
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