5. Sous le signe d'Abraham
En fait, la vision abrahamique de l'islam, qui vient dans une phase ultérieure corroborer la vision ḥallāgienne, correspond à une autre correction massignonienne de l'orientalisme. L'œuvre ḥallāgienne commençait par revendiquer, dans le Lexique technique, l'originalité de la mystique musulmane dans son inspiration coranique, au détriment d'autres dépendances chrétienne, juive ou indienne. Il en est de même de la descendance abrahamique musulmane. À la suite des examens orientalistes déjà classiques, Snouck-Hurgronje proposait, sous le couvert de la distinction entre les périodes mekkoise et médinoise du Coran et en rapport avec un Mahomet homme d'État supplantant à Médine l'annonciateur mekkois du Jugement, deux représentations coraniques d'Abraham. À l'encontre de cette distinction, Massignon confirme l'opinion de Lidzbarski sur l'accomplissement de la vision abrahamique du Coran dès La Mekke et défend l'unité de la mission de Mahomet et du message interprété par lui.
Cette question, reprise dans une étude de Youakim Moubarac que Massignon a préfacée, semble être la pierre de touche de la science orientaliste quand elle s'attaque à l'islam dans ses origines et se prononce, suivant les influences juive ou chrétienne qu'elle dit s'être exercées sur Mahomet, sur le problème de sa « sincérité ». On reconnaît un signe de la sensibilité de l'islam à ces questions fondamentales dans le fait que le propagateur de la théorie de Snouck dans l'Encyclopédie de l'Islam, sous l'article « Ibrāhīm », n'a jamais pu siéger à l'Académie du Caire.
On saisira du même coup la confusion qui règne chez les théologiens autant que le malentendu profond qui couve entre l'islam et l'orientalisme, lorsqu'on voit un ouvrage sur le « mystère d'Ismaël », dédié à Massignon après sa mort, reprendre en fait la théorie de Snouck dont Massignon s'était désolidarisé, pour proposer une vision de l'islam sous le signe du fils d'Agar, face au judaïsme et au christianisme placés sous le signe du fils de Sara. Quoi qu'on puisse dire de cette association pleine d'ambiguïté, il importe au moins de préciser que Massignon n'a jamais reconnu au judaïsme une existence israélienne qui serait appuyée sur une reconnaissance parallèle d'un islam ismaélite confiné du même coup au désert. C'est à Jérusalem en effet que Massignon reconnaît éminemment les destinées de l'islam, corrigeant par l'intransigeance désertique de sa foi les compromissions de l'espérance messianique et de la charité chrétienne et revendiquant contre tout accaparement de la Promesse, non point la part d'Ismaël pour l'islam, mais l'héritage d'Abraham pour tous les croyants.
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