3. La voie mystique
En dehors du Coran et dans l'ordre du commencement, c'est dans le témoignage des mystiques, et plus spécialement d'al-Ḥallādj, que Massignon aura puisé le plus abondamment à la source sémitique par son orifice arabe. L'importance de son œuvre consacrée au grand mystique « intercis » à Bagdad, en 922, est généralement reconnue comme monographie exhaustive obéissant de manière exemplaire à toutes les normes de l'investigation scientifique. On mesure moins les problèmes qu'elle pose tant aux musulmans qu'aux chrétiens à partir d'une intériorisation scientifique du témoignage en question.
Du point de vue chrétien, les pères Maréchal et de Grandmaison et Jacques Maritain ont contribué à acclimater cette œuvre dans le christianisme contemporain. De la comparaison entre mystique musulmane et mystique chrétienne s'est dégagé d'une manière positive le problème de la grâce mystique hors du christianisme. Mais il ne semble pas que les conséquences en aient été tirées tant pour la théologie des religions non chrétiennes que pour le cas plus particulier de l'islam, situé dans l'histoire religieuse de l'humanité. À la question qui sera posée ultérieurement par le cardinal Journet : « Qui est membre de l'Église ? » c'est certes à partir du message sacré du Coran et du caractère de son Prophète qu'il faut répondre en ce qui concerne l'islam ; mais c'est encore et surtout à partir de l'émergence de vocations mystiques authentiques qui prétendent (comme d'ailleurs l'a montré le Lexique technique de la mystique musulmane, thèse secondaire de Massignon) dériver en droite ligne du Coran et dépasser les limites assignées par l'exemple du Prophète à l'abord du Dieu vivant, sans sortir de l'orthodoxie coranique.
C'est dire du même coup le problème posé de cette manière aux musulmans. Si la distinction désormais classique entre monisme testimonial et monisme existentiel semble devoir accréditer le premier dans l'orthodoxie sunnite, il n'en reste pas moins que, tant dans les faits que dans la formulation théologique de son expérience religieuse, l'islam est encore loin d'avoir intégré le message et la vie d'un Ḥallādj. Cela n'est d'ailleurs pas étonnant, s'il est vrai que ce message authentifié par le martyre doit en quelque manière porter la foi et la piété de l'islam dans un dépassement analogue à celui du judaïsme par le message et la croix de Jésus de Nazareth.
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