3. Un écrivain sauvage
Voyage au bout de la nuit assure donc soudainement la publicité et la consécration d'un écrivain jusqu'alors sauvage, totalement à l'écart des cercles et tribus littéraires. Fait rare dans l'histoire artistique de l'époque accoutumée à consacrer de grands créateurs ci-devant tâcherons et apprentis et non des hommes nouveaux aptes à faire d'un coup d'essai un coup de maître. En réalité, l'accession de Céline à l'écriture n'est pas aussi miraculeuse qu'on le fera accroire. Mais ceci est une histoire que, faute de documents suffisants, on ne peut pour l'instant écrire.
Quoi qu'il en soit, voilà Céline notoire. D'autant plus que, donné gagnant pour le prix Goncourt où la majorité des jurés lui ont promis leur voix, on lui préfère inexplicablement le pâlichon et oublié Guy Mazeline et on lui donne le Renaudot pour lot de consolation : scandale indirectement propice à Céline. Les journalistes prennent le chemin de Clichy, afin de connaître et de faire connaître cette bizarre trouvaille artistique et y enregistrent des épanchements et des confidences que Céline concocte de façon toujours plus subtile : le « monstre » se trouve identifié et humanisé, mais la vérité ne trouve pas toujours son compte. Il sera très souvent malaisé de la circonscrire.
En tout cas, c'est une carrière nouvelle qui s'ouvre pour l'ex-médecin. Ses droits d'auteur lui offrent davantage de liberté ; sa réussite, plus de confiance. Denoël publie, en 1933, L'Église (sans grand succès : il faudra longtemps à Céline pour comprendre que, malgré de très intimes aspirations, il n'a aucun don pour la dramaturgie) ; la presse le consulte fréquemment, et même sur des thèmes extra-littéraires. Lui-même, encouragé, s'attelle à un second roman tout en continuant de voyager et de mener une vie sentimentale complexe. En 1936, paraît Mort à crédit. Le succès public reste important, mais la critique prend ses distances : on y déplore soit des outrances langagières et thématiques, soit des égarements subjectifs […]
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