Celui qui s'appelait lui-même le « philosophe inconnu » apparaît aujourd'hui comme un des penseurs français les plus profonds, un des meilleurs écrivains du xviiie siècle. Il reste en tout cas le plus grand théosophe de son époque. Il se présente aussi comme une des figures les plus attachantes du préromantisme, comme un des hommes dont la pensée va féconder profondément, de façon diffuse ou directe, les générations suivantes. Balzac lui doit beaucoup, et pas seulement dans Séraphita ; les romantiques allemands, en premier lieu le philosophe munichois Franz von Baader, lui doivent encore plus. En lui Joseph de Maistre voyait « le plus instruit, le plus sage et le plus élégant des théosophes ».
1. Le « philosophe inconnu »
Né à Amboise, issu de la petite noblesse, Louis Claude de Saint-Martin, d'abord étudiant en droit, obtint en 1765 un brevet de sous-lieutenant au régiment de Foix alors stationné à Bordeaux. Le théosophe thaumaturge Martines de Pasqually (vers 1710-1774), dont la doctrine se présentait comme la clef de toute théosophie judéo-chrétienne, s'était établi l'année précédente en cette ville. Il avait fondé vers 1754 un ordre des élus cohens (prêtres élus) au sein duquel il enseignait les opérations théurgiques, inséparables de cette doctrine même, destinées à faire apparaître les esprits angéliques. Saint-Martin fut admis dès 1765 dans cet ordre dont l'enseignement et les rites lui fournirent définitivement l'essentiel de sa philosophie et les thèmes principaux qu'il ne cessa de développer dans toutes ses œuvres. Il quitta l'armée en 1771 pour se consacrer à sa vocation et fut le secrétaire de Martines pendant plusieurs mois.
En 1773 et 1774, il demeura à Lyon chez Jean-Baptiste Willermoz (1730-1824). Cet autre disciple de Martines fonda en 1778 la franc-maçonnerie « rectifiée », dans laquelle il allait faire passer l'essentiel de la théosophie martinésiste. Au cours de ce séjour chez Willermoz, Saint-Martin rédigea son premier ouvrage, Des erreurs et de la vérité, ou les Hommes rappelés a […]
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