2. Une traque de l'illégalité
Toutefois, malgré son occultation apparente dans le langage, la métaphore légale reste active au cœur de l'entreprise scientifique. Passée du registre juridique au registre policier, elle sous-tend la quête même de la vérité. Car il n'est pas de lois sans violations. Il y a d'ailleurs une véritable homologie entre recherche scientifique et enquête policière. Le chercheur, comme le détective, s'intéresse plus aux infractions qu'au respect des lois ! La routine, policière comme scientifique, est celle de la vérification : papiers en règle, formules vérifiées. Mais le grand jeu est la poursuite des hors-la-loi. Contrairement à ce qu'une conception frileuse de la science laisse trop souvent croire, il n'est pas de plus grande excitation pour le chercheur que de découvrir une exception aux lois admises, une limite de validité des théories acceptées. Le jour où la théorie de la relativité montrera une faille sera temps non de deuil mais de gloire pour le « scientiflic » qui aura réussi à capturer un photon délinquant. C'est donc une traque de l'illégalité qui anime la recherche scientifique. En témoigne le fait que les écarts aux règles jusque-là admises sont souvent qualifiés de violations, avant que d'être réintégrés au sein de nouvelles théories.
Mais la persistance de la métaphore légale fait surgir une redoutable question épistémologique : la contingence reconnue des lois de la société pose par contrecoup la question de la nécessité de celles de la nature. La vitalité de cette métaphore aide aussi à comprendre le sentiment répandu d'une véritable violence exercée par les lois naturelles, à l'instar des lois sociales : pourquoi n'aurions-nous pas « le droit » de nous déplacer plus vite que la lumière, ou de produire de l'énergie ex nihilo ? Le mouvement de rébellion que peuvent inspirer les contraintes des énoncés scientifiques mérite d'être mieux pris en compte par les producteurs et les médiateurs de la science dans leurs relations avec les profanes, et devrait les amener à s'interroger sur la signification profonde de la forme juridique, normative et légiférante, que revêt encore trop souvent la connaissance scientifique.
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