3. Un art de l'invisible
À la charnière du deuxième millénaire, les thèmes de l'exil semblent se concentrer sur les problèmes du langage. Qui, à son tour, affecte l'image ; les personnages transparents, fluctuants, invisibles deviennent récurrents. Dans un monde qui, pour atteint de mondialisation qu'il soit, n'en demeure pas moins une tour de Babel et un carrefour de confusions et d'exclusions, la langue, à défaut de la terre, tient lieu d'identité. Mondialement migrant, l'individu cherche à contredire « l'insoutenable légèreté de l'être » – pour reprendre l'admirable image de Kundera –, cet être sans racines, sans terre et sans toit – voire sans moi –, par une attention exclusive portée aux mots et au verbe.
Ainsi Nancy Huston pose-t-elle d'abord le problème de l'exil comme un fait de langage : to be all abroad signifiant « être complètement à l'étranger », mais aussi « être éparpillé aux quatre vents... ne plus y être du tout ». L'exil est un déboussolement, où l'accent dénonce l'étranger, l'« Alien », qui est à tout jamais « la Russe, le Néo-Zélandais, le Sénégalais, la Cambodgienne ». « À l'étranger, on est enfant à nouveau, et dans le pire sens du terme : infantilisé. Réduit à l'infans, c'est-à-dire au silence ; privé de parole. »
Nina Berberova, dont l'importante œuvre romanesque regorge de personnages déclassés ou marginalisés, comme sa célèbre Accompagnatrice (1985), a l'intuition majeure que l'univers de l'exil se construit en verticale, au milieu d'une société d'accueil qui vit dans une « dimension horizontale ». D'un côté, donc, ceux qui ont les pieds sur et dans leur terre, de l'autre ceux qui rêveront à jamais à leur « Jérusalem céleste ». Ce dont témoigne l'écrivain espagnol Antonio Muñoz Molina dans une œuvre emblématique de l'exil, Séfarade (2001), qui donne la parole, de Kafka à Walter Benjamin et de Primo Levi à Jean Améry, aux vomis de l'Histoire. Rédigeant son autobiographie (C'est moi qui souligne, 1989), quoi d'étonnant au balbutiement initial de Be […]
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