3. Le roman épistolaire
Cette conversion du réel vécu en objet littéraire représente, dans le roman par lettres, la convention fondatrice du genre : un récit s'y construit non par la voix d'un narrateur, mais par le jeu d'une ou de plusieurs correspondances données pour vraies. Le lecteur se trouve en prise directe sur les mots et les pensées avouées des personnages, et l'usage de la lettre fonctionne comme un puissant « effet de réel ». Les lacunes événementielles inhérentes à cette forme de récit obligent l'imagination du lecteur à un travail de reconstruction, mais les plaisirs du récit s'en trouvent virtuellement accrus : aux attraits usuels du roman s'ajoutent ici ceux de la situation de voyeurisme, de l'authenticité apparente, et de la difficulté formelle. D'où l'immense succès du genre au temps de la plus grande vogue des usages épistolaires dans le public cultivé, aux xviie et xviiie siècles : les auteurs les plus célèbres l'ont alors pratiquement tous utilisé, ce qui explique sa notoriété. Il constitue pourtant, parmi les formes fondées sur l'art de la lettre, la plus tardivement née, et la plus étiolée aujourd'hui.
Ses origines lointaines se réduisent à peu de chose : dans la latinité, les Héroïdes d'Ovide, sources du goût pour la lettre d'amour, et au Moyen Âge les lettres d'Abélard à Héloïse, redécouvertes au xviie siècle. Dans ce siècle, il était courant que les romans incluent des lettres, mais la naissance du roman par lettres proprement dit peut être datée de 1669, avec les Lettres de la religieuse portugaise ; soit un siècle après les premiers « secrétaires » et un siècle et demi après le traité d'Érasme : il fallait un art de la lettre solidement constitué et un public mondain rompu à son usage pour que cette forme puisse se développer. D'ailleurs, l'ouvrage inaugural du genre ne fut pas initialement considéré comme un roman : on crut d'abord que les Portugaises, parues sous l'anonymat, étaient des lettres authentiques, et ce n'est que trois siècles apr […]
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