4. Relation épistémologique entre science du langage et psychanalyse
La psychanalyse, prise dans sa forme essentielle, met en cause la constitution historique et logique de la science moderne. Plus exactement, elle se propose de construire la science d'un objet apparemment si exorbitant à ce que la science moderne peut traiter qu'elle doit pousser cette dernière à ses limites extrêmes – sinon hors de ses limites. De ce fait même, elle transforme en problème ce qui pour l'ensemble des sciences était une solution : l'idéal de la science. Elle convoque donc tous les discours qui s'autorisent de cet idéal à s'interroger sur sa validité. La linguistique, en tant qu'elle se veut une science, se trouve donc concernée. Mais, dans son cas, la convocation générale se redouble d'une convocation particulière.
On sait en effet que la psychanalyse passe par l'exercice de la parole ; on sait aussi que la linguistique exclut de son objet les marques de l'émergence subjective, c'est-à-dire justement cet ensemble qu'on résume depuis Saussure sous le nom de parole. Il n'en reste pas moins que les données qu'elle traite se présentent à elle en dernière instance comme des propos tenus par des sujets. En bref, la parole constitue la matière de ce qu'elle manipule ; les données que rencontre le linguiste et les données que rencontre l'analyste ont dès lors la même substance.
Que le linguiste doive, dans ces données, opérer un filtrage pour sauvegarder les exigences de régularité, de répétabilité, de reproductibilité sans quoi aucune science n'est possible, cela est certain ; que le linguiste puisse opérer ce filtrage sans déformation excessive de son propre objet, c'est une question qu'il ne peut manquer de se poser. Il doit d'autant plus se la poser qu'il n'est linguiste que dans la mesure exacte où il est lui-même un sujet parlant. Dans certains cas – notamment, quand il étudie sa propre langue –, le retour sur soi lui est ainsi constamment imposé ; mais, de toute manière, à supposer même qu'il étudie une langue qui ne soit pas la sienne, il ne peut l'étudier sans la faire sienne, si peu que ce soit. Il s'établit donc toujours une coïncidence entre l'observateur et l'observé ; cela ne manque pas de créer une structure paradoxale. La linguistique a à supporter ce paradoxe ; or la psychanalyse rencontre un paradoxe apparenté, seul un être affecté d'un inconscient pouvant être analyste. Mais, à la différence de la linguistique, elle ne se borne pas à le subir : elle le traite empiriquement et théoriquement. Reste à établir si la science linguistique peut entendre, sur ce point, le discours analytique.
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