Les Tragiques parurent en 1616, longtemps après les événements qui les avaient inspirés. L'œuvre était signée d'un simple sigle : L.B.D.D. (« Le Bouc Du Désert »), traduisant bien l'éloignement que ressentait l'auteur, Agrippa d'Aubigné (1552-1630), calviniste ardent, pour le monde où il vivait. Ce long poème, commencé en 1577, conte l'épopée des guerres de religion.
1. Un « livre qui brûle »
Le vers utilisé est l'alexandrin, auquel d'Aubigné imprime une énergie peu commune. Les Tragiques se composent de sept livres, ordonnés selon une progression évidente : « Misères » évoque les souffrances du peuple, « Princes » accuse les turpitudes du roi et des grands, « La Chambre dorée » l'indignité des juges ; puis « Les Feux » célèbrent les protestants, martyrs de la Réforme, et « Les Fers » disent leurs combats et les massacres des guerres civiles ; « Vengeances » et « Jugement », enfin, annoncent le châtiment des coupables et la récompense des justes.
Toutefois, on aurait tort d'imaginer Les Tragiques comme un récit logique, rigoureusement démonstratif. C'est un « livre qui brûle » (F. Lestringant), un livre apocalyptique, révélateur de la vérité qui illumine les victimes protestantes et qui condamne leurs bourreaux. L'altération de l'ordre naturel des choses se manifeste par des symboles baroques d'une rare violence, comme dans ces vers où le poète évoque le « jour marqué de noir » de la Saint-Barthélemy, ce 24 août 1572 où furent massacrés des milliers de protestants, ce jour « Qui voulût être nuit et tourner sur ses pas ;/ Jour qui avec horreur parmi les jours se compte,/ Qui se marque de rouge et rougit de sa honte ».
La vieille analogie entre macrocosme et microcosme prend une signification nouvelle, allégorique et mystique : la création et la créature ne font plus qu'un : « Pour l'imagination du poète, tout est vivant, tout manifeste ou peut manifester l'invisible » (M. Raymond). Les misères s'opposent aux fastes, le martyre précède la récompense. L'antithèse, figure clé de l'œu […]
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