2. Une comédie humaine grinçante
Dans Les Somnambules, Broch démontre le processus historique de dégradation des valeurs qui caractérise la crise de la culture contemporaine. Progressivement détachés du système des valeurs traditionnelles, les individus livrés à leurs instincts oscillent entre l'anarchie et le réalisme, ce qui signifie, dans le langage de Broch, une parfaite adaptation de l'individu à la logique marchande et à la rationalité purement technique et instrumentale qui régissent la société : « L'ultime élément de la dislocation, dans la dégradation des valeurs, c'est l'individu humain. Il se produit une interaction d'une activité vitale dévolue à l'irrationnel et d'un ultra-rationnel, qui tourne à vide, mort et fantomatique, et n'a plus qu'une fonction : servir cet irrationnel ; tous deux, sans style et affranchis de toute contrainte, sont unis dans un disparate qui n'est plus capable de former une valeur. »
La singulière réussite de Broch tient sans doute à l'unité d'une œuvre à première vue très disparate qui parvient à imposer une comédie humaine grinçante et caricaturale, une sorte de fresque dans le style du peintre George Grosz (1893-1959), tout en développant un propos historique et philosophique ambitieux, au fil des chapitres du cycle sur « La Dégradation des valeurs ». On trouve peu d'exemples aussi réussis de cette intégration du non-romanesque dans le roman.
Broch ne retrouvera cette veine narrative exceptionnellement vivante que dans Les Irresponsables (publié en 1950), où figure le fameux « Récit de la servante Zerline ». Il ne renouera avec la virtuosité essayistique de « la dégradation des valeurs » que dans ce qu'on pourrait appeler son testament viennois, Hofmannsthal et son temps (1955). Son autre grande œuvre romanesque, La Mort de Virgile (1945), force l'admiration mais captive moins le lecteur que Les Somnambules, qui comptent parmi les chefs-d'œuvre de la littérature européenne du xxe siècle.
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