La manière dont la pratique et la réflexion chrétiennes ont compris et comprennent les textes bibliques est un problème à la fois historique et théorique. Jusqu'à l'apparition de l'épistémologie contemporaine, qui marque une cassure par rapport à la problématique traditionnelle du (ou des) sens, et depuis l'âge patristique, pour ne pas dire depuis les origines synagogales de certains textes du Nouveau Testament et même de l'Ancien, l'histoire de l'interprétation biblique a subi un développement constant, parfois ralenti, parfois accéléré ou modifié, suivant les ruptures (par exemple, la séparation entre christianisme et judaïsme à partir du ier s., ou la Réforme au xvie s.) qui ont marqué durant deux millénaires la religion judéo-chrétienne ou biblique.
À l'époque patristique, théologie et prédication se sont développées sous forme d'exégèse : elles avaient pour point de départ l'« Écriture sainte », lue dans la tradition de l'Église. La doctrine des sens de l'Écriture fournit à l'exégèse chrétienne une instance et des formules régulatrices ; elles devaient se fixer durant le haut Moyen Âge dans une classification des disciplines sacrées, toutes référées à l'Écriture comme à leur fondement nécessaire : l'histoire sainte, le dogme, la morale et la mystique — situation que résume cette phrase citée par Nicolas de Lyre : Littera gesta docet, quid credas allegoria, moralis quid agas, quo tendas anagogia (la lettre t'enseigne les événements ; l'allégorie, ce que tu as à croire ; le sens moral, comment tu dois faire ; l'anagogie, à quoi tu aspires).
Une mutation s'est produite avec saint Thomas. La distinction passera désormais entre le sens littéral (sens des textes sacrés où Dieu est censé nous parler ; matière de l'exégèse proprement dite et fondement de la théologie) et le sens spirituel (sens des choses, des événements et des personnages dont traitent les textes ; sorte de réflexion théologique sur l'histoire). Aussi, l'allégorie, la morale (ou tropologie) et l'anagogie (ou mystique) sont les […]
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