2. Un lyrisme complexe
Rien ne serait donc plus faux que de lire ce livre comme une suite de confidences. Les Regrets ne sont pas un journal intime mis en vers, mais une œuvre lyrique hautement élaborée. Sous sa limpidité, le recueil cache une subtile et savante complexité : tant la satire que la plainte laissent deviner la fascination pour le milieu romain : « J'aime la liberté, et languis en service,/ Je n'aime point la cour, et me faut courtiser,/ Je n'aime la feintise, et me faut déguiser,/ J'aime simplicité, et n'apprends que malice. » La condamnation de l'entourage pontifical n'empêche pas celle du calvinisme genevois. Et si, au retour en France, le poète dit son mépris des courtisans, les louanges de la fin le montrent occupé à courtiser à son tour.
Mais en véritable artiste, Du Bellay dépasse les contradictions. Il ne s'enferme jamais dans l'anecdote ou la simple chose vue, et il élève au rang de mythe les déceptions qu'il déplore et les désordres qu'il dénonce : mythe de l'exil (en écho aux Tristes d'Ovide), mythe d'Ulysse, mythe de la pureté, mythe de Marguerite, la princesse tant aimée des poètes de la Pléiade...
Les Regrets ont connu un succès immédiat. Leur influence a marqué la poésie de leur temps. Leur renommée durable (après l'éclipse de la période classique) est due en grande partie à l'exceptionnelle réussite d'un style « doux-coulant », familier et musical, qui chante la mélancolie et grave à la pointe sèche la satire. D'un mot, d'un tour de phrase, le poète dessine un monde, un état d'âme, avec une telle efficacité qu'aujourd'hui encore quelques-uns de ses vers demeurent dans toutes les mémoires : « Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage... »
[…]… pour nos abonnés, l'article se prolonge sur 1 page…



