2. Le salut par l'écriture
Autobiographie prétexte ? Peut-être. Il serait possible de lire dans Les Mots les règlements de comptes d'un homme avec son passé, son milieu, et d'y voir une sorte de « psychanalyse existentielle » dont L'Être et le Néant (1943) aura fourni les instruments théoriques et la Critique de la raison dialectique (1960), les attendus politico-historiques. Mais il ne faudrait pas toutefois négliger tout ce qui fait des Mots un livre de « confessions » : les nombreuses réécritures du texte, le soin porté à adoucir les partis pris trop excessifs, le ton enjoué, l'extraordinaire brio des formules – tout cela concourt ici à donner l'une des œuvres littéraires les plus réussies de l'auteur. Comme si Sartre avait voulu, en revenant sur ses origines d'enfant choyé par une mère restée veuve peu après la naissance de son fils, adulé pour ce qu'il ne se sentait pas être par son grand-père, conjurer un néant dont il savait qu'il était le fond de son être. « Les cailloux du Luxembourg, M. Simonnot, les marronniers, Karlémami [Charles et Louise Schweitzer, ses grands-parents], c'étaient des êtres. Pas moi : je n'en avais ni l'inertie ni la profondeur ni l'impénétrabilité. J'étais rien : une transparence ineffaçable. » Expérience primitive dont l'œuvre entière portera la trace. Adossé au néant, le sujet doit se créer afin de trouver une issue, un « salut » : « Sans équipement, sans outillage je me suis mis tout entier à l'œuvre pour me sauver tout entier. » Le salut par les mots, la littérature ? Ultime revanche du style sur une chair absente, sur une vie factice, Les Mots, par leur alacrité féroce, sont un témoignage unique sur une époque et sur un homme « fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n'importe qui. »
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