2. Une critique de l'illusion politique
Par un étrange revers, le réel rattrape ici la théorie du Manifeste communiste dont la validité est alors suspendue à la condition de sa démonstration empirique immédiate au moyen d'arguments que Les Luttes de classes se chargent de fournir. Outre qu'elle trahit le souci de Marx pour l'exactitude du fait historique et son goût de la formule, la reconstitution très minutieuse que nous propose l'ouvrage, est effectivement centrée sur une prise en compte des variables économiques, sur l'analyse des rapports de classe et des positions occupées par les différentes forces en présence, des modifications de leur pouvoir respectif et de la formation des alliances. La défaite de juin 1849 et ses conséquences sur le cours des événements politiques qui s'ensuivront, illustrent selon l'auteur la réalité de l'opposition structurelle des intérêts sociaux qui divisent les partis et leurs diverses factions internes, et l'impossibilité de les transcender par les fonctions consensuelles d'une mythologie républicaine abstraite.
Mais, plus encore, Marx, empruntant la marche ascendante du modèle de 1789, cherche derrière les secousses du présent les traces d'un processus historique qui s'achemine inéluctablement, malgré les défaites et les discontinuités conjoncturelles, vers un bouleversement radical et programmé par le travail de fond qu'a enclenché la « vieille taupe ». Ainsi, si le prolétariat réussit en février 1848 « à conquérir le terrain en vue de la lutte pour son émancipation révolutionnaire, mais nullement cette émancipation elle-même », il s'affirme néanmoins, « en se créant un adversaire et en le combattant », comme une entité pleinement consciente d'elle-même et assurée, dans l'attente de l'avènement de la société communiste, de jouer un rôle moteur. Lu et commenté dès 1900 par la critique française, qui l'accueillit de façon réservée, l'ouvrage s'offrit au moment du Front populaire et sous la plume de M. Thorez, G. Bourgin et J. Cassou, une nouvelle carrière qui culmina lors du centenaire de la révolution de 1848 grâce notamment à A. Soboul, J. Dautry et A. Cornu, pour devenir, au-delà de ses apports conceptuels spécifiques (notion de « dictature du prolétariat », de « tradition »), un texte incontournable pour quiconque s'intéresse à cette période de l'histoire.
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