2. L'effondrement d'une société corrompue
L'œuvre commence par l'ironique contradiction entre un « Avertissement de l'éditeur » et une « Préface du rédacteur » qui postulent l'authenticité des lettres ou bien leur caractère factice ; elle s'achève par un énigmatique dénouement. Valmont meurt-il par amour ? C'est bien en tout cas ce qui arrive à la présidente de Tourvel, frappée par l'annonce de son décès. La marquise meurt quant à elle sur le plan social : la Hollande peut-elle lui assurer une autre vie ? Cécile ira dans un couvent et Danceny risque de prendre la place de libertin que vient d'abandonner le vicomte de Valmont. La critique du libertinage ne débouche donc ici sur aucune morale positive. La société aristocratique semble irréversiblement corrompue et fausse, la perspective d'un sentiment authentique reste hypothétique et floue. Le roman donne le sentiment d'une habileté rhétorique qui renvoie dos à dos le lyrisme amoureux et la méchanceté libertine, la passion rousseauiste et l'analyse froide à la Crébillon Fils (1707-1777).
Mais en doublant la figure traditionnelle du libertin par celle de la libertine qui prétend agir avec les armes des hommes et dénonce la fatuité masculine, Laclos ne se contente pas de reproduire le schéma de la séduction selon Crébillon Fils, auteur à succès de romans licencieux. La marquise de Merteuil critique la vanité de Valmont avec des arguments qui semblent ceux qu'emploie le valet de Beaumarchais contre le comte Almaviva dans Le Mariage de Figaro : « Où est le mérite qui soit véritablement à vous ? Une belle figure, pur effet du hasard ; des grâces que l'usage donne presque toujours ; de l'esprit à la vérité, mais auquel le jargon suppléerait au besoin ; une impudence assez louable, mais peut-être uniquement due à la facilité de vos premiers succès, voilà tous vos moyens. »
La force de caractère de la marquise de Merteuil et l'abandon amoureux de la présidente de Tourvel apparaissent comme des énergies qui dissolvent de l'intérieur la société de l'Ancien Régime. Laclos montre surtout que chaque rêve de maîtrise se heurte à une part d'illusion et de faiblesse. Les libertins qui se croyaient tout-puissants sont emportés à leur tour par le sentiment ou le ressentiment. Reste l'exceptionnelle maîtrise narrative d'un écrivain qui ne pourra pourtant jamais composer de second roman.
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