C'est au château de Duino, sur les bords de l'Adriatique, où il avait été invité par la princesse de La Tour et Taxis et trouvé un havre provisoire de paix, qu'en janvier-février 1912 Rilke compose les deux premières des dix Élégies (Duineser Elegien) et écrit quelques ébauches des suivantes. Mais celles-ci ne verront définitivement le jour que dix ans plus tard, au château de Muzot, dans le Valais suisse, avec les cinquante-cinq Sonnets à Orphée. Les Élégies, tout comme les Sonnets, les textes de Rilke les plus traduits en français, furent considérés par leur auteur comme son « plus grand travail ».
1. La poésie, seul salut
Les deux premières Élégies portent les traces de la crise que Rilke vient de traverser et qui culmina dans les Cahiers de Malte Laurids Brigge (1911). Face à la complétude de l'ange, l'homme n'est rien qu'imperfection, aspiration vaine, impuissance. « Tout ange est terrible./ Pourtant, – malheur à moi – fatals oiseaux de mon âme,/ je vous invoque sachant qui vous êtes. » (IIe Élégie). L'amour lui-même est impuissant à nous transformer, tout au plus peut-il nous empêcher de sombrer et de retourner dans le « dieu-fleuve du sang », la longue lignée des ancêtres qui empêchent tout envol. Les trois poèmes suivants vont évoquer trois figures (la poupée, le saltimbanque, le héros) qui s'avèrent insuffisantes : « L'hostilité/ nous est le plus prochain », car l'enfance n'est qu'un moment qui a tôt fait de sombrer dans la vie des préoccupations factices. Avec la cinquième Élégie, le ton semble changer. Les saltimbanques, inspirés d'un tableau de Picasso, préfigurent, quoique de façon encore insuffisante, une sortie hors du monde de la pesanteur. Le héros réalise déjà la métamorphose à venir, il connaît sa finitude et conjugue étroitement la vie avec la mort. « Étrangement proche est le héros de ceux qui sont morts trop jeunes./ Peu lui importe de durer. Sa présence est ici/ toute dans le départ » (VIe Élégie), mais il reste encore enfermé dans sa particularité. Les trois dern […]
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