2. Une nouvelle manière de dire « je »
L'étonnement, fait de scandale ou d'admiration passionnée, qu'a provoqué ce texte vient du ton nouveau qui s'y fait entendre. Alors que les mémorialistes cherchaient traditionnellement à illustrer leur nom et à rendre compte de leur rôle dans les grands événements, ceux qu'on nommera plus tard des autobiographes racontent leur histoire individuelle pour elle-même. Ce n'est pas son nom qui autorise Rousseau à parler de lui, c'est son art à parler de lui qui lui assure un nom. Ce n'est pas un personnage social qui est mis en scène, c'est une personne, dans ses petitesses et ses sensations, qui réclame la dignité littéraire. Rousseau insiste sur l'authenticité et la sincérité d'un récit qui révèle les petits secrets du corps et du sexe, longtemps réservés aux chuchotements du confessionnal ou de la consultation médicale. Il entreprend de tout dire et se présente à son lecteur anonyme comme il le ferait devant Dieu. Conscient du décalage qui existe entre vie et mémoire, mémoire et écriture, il offre à l'Europe l'exemple d'une impudeur orgueilleuse qui ne cesse de servir de référence, depuis deux siècles, à tous les plébéiens et les mal-aimés, les insatisfaits et les rêveurs.
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